L’édito de Yohann

Une mémoire à transmettre, une paix à préserver

Yves Cordelle tenant la main de son petit-fils Yohann, enfant.
Yves Cordelle et son petit-fils Yohann.

Enfant, en jouant aux Lego, j’écoutais mon grand-père recevoir des vétérans et des historiens. Je le voyais ouvrir les grands cahiers qu’il avait composés, remplis de photographies, de cartes et de témoignages recueillis au fil des années. Il écoutait, questionnait, comparait.

Mon grand-père était passionné par le débarquement sur la plage d’Omaha. Comme dans tout ce qui l’animait, il y mettait une grande rigueur.

Pour moi, c’était simplement mon grand-père, avec son goût de la précision et du détail. Il m’a fallu grandir pour comprendre qu’il avait lui-même été un témoin de cette histoire. Il avait quatorze ans quand les Américains ont débarqué, et sa famille était originaire de Vierville. Les événements qu’il cherchait à comprendre avaient traversé sa propre vie.

Il existe différentes façons d’étudier l’Histoire. Certains historiens embrassent de longues périodes, suivent les mouvements politiques, les décisions et les stratégies à l’échelle des pays. D’autres consacrent leur recherche à un lieu, à une journée, parfois à quelques heures.

Yves Cordelle était de ceux-là. Il n’avait pas appris le métier d’historien sur les bancs de l’université. Il s’était lancé à corps perdu dans la recherche, en allant à la rencontre des témoins, en réunissant les documents, en confrontant les récits. Son point d’ancrage était cette plage d’Omaha, le Jour J et son lendemain.

En écoutant les survivants, il cherchait à reconstituer le déroulement précis des événements : qui était là, à quel endroit, à quel moment, et ce que chacun avait pu voir ou vivre.

C’était un travail de détail et de patience. Une photographie devait être située. Un témoignage devait être rapproché d’autres récits, parfois discuté. Derrière un nom d’unité ou un mouvement sur une carte, il cherchait les personnes. Chaque mort devait, autant que possible, retrouver un nom. Chaque récit méritait d’être écouté avec sérieux.

Il a patiemment recueilli et croisé les paroles des soldats américains et allemands comme celles des habitants. Chez lui, chacun était le bienvenu, dans un esprit de réconciliation. Il reconnaissait le courage des combattants tout en donnant à voir les souffrances, les destructions et les vies brisées. Son intérêt pour le Débarquement restait profondément lié à la conscience de l’horreur de la guerre.

Un souvenir me revient souvent.

Lors du cinquantième anniversaire du Débarquement, il avait reçu un laissez-passer pour assister aux discours commémoratifs. J’avais quinze ans. Il avait dit : « Je suis vieux ! », puis il m’avait donné sa place. À sa manière, avec la retenue qu’on lui connaissait, il voulait me faire comprendre que c’était ma mémoire qu’il fallait nourrir. Lui portait déjà ces événements en lui.

Je comprends aujourd’hui la portée de son geste. Il me donnait l’occasion de recevoir cette histoire à mon tour. Il me transmettait quelque chose de son intérêt pour ces événements, mais aussi de la responsabilité de s’en souvenir.

Mon grand-père est décédé il y a deux semaines. Il m’a confié son travail, cet héritage immatériel dont je commence seulement à comprendre l’ampleur.

J’ai réalisé la refonte de ce site et son ouverture à d’autres langues avec cette intention : permettre à ces documents de rester accessibles, d’être lus, étudiés et partagés. Prendre soin de ce fonds est aussi, pour moi, une façon de prolonger notre lien.

Longtemps, le message « Plus jamais ça » m’a semblé une évidence. J’ai grandi avec le sentiment que la paix était acquise. Je mesure aujourd’hui combien cette impression était fragile.

La guerre en Ukraine m’angoisse. Je pense aux personnes qui vivent sous les bombardements, aux familles séparées, aux enfants qui grandissent dans la peur, à ceux qui perdent un proche, leur maison ou leur village. En parcourant les documents réunis par mon grand-père, ces vies d’aujourd’hui me viennent aussi à l’esprit.

La montée des nationalismes en France comme dans d’autres pays européens renforce cette inquiétude. Je vois la place croissante du réarmement en Europe, alors que j’aimerais tellement que de tels moyens soient consacrés à l’éducation, au soin, à tout ce qui aide les êtres humains à vivre et à se comprendre.

Nous avons besoin de paix. Une paix qui permette de dialoguer dans nos singularités, de nous écouter, de grandir sans craindre les armes.

Les archives de mon grand-père nous ramènent aux conséquences concrètes de la guerre : des personnes tuées ou blessées, des maisons détruites, des existences bouleversées pour longtemps. Elles gardent les traces de ce que des êtres humains ont subi, accompli, perdu et tenté de reconstruire.

C’est cette mémoire que je souhaite continuer à faire vivre, avec gratitude pour ceux qui ont témoigné et avec le souci de réconciliation qui animait ces rencontres.

Puisse le fonds laissé par mon grand-père nous aider à être plus sages, à reconnaître ce que la guerre détruit et à prendre soin de la paix.

Yohann CordellePetit-fils d’Yves Cordelle

Accès rapide au fonds

Rechercher un document

Recherchez dans les titres et les textes des documents.

Tous les résultats →

Échap pour fermer · La recherche complète reste accessible sans JavaScript.

Le fonds documentaire
Document agrandi