(ou, si la grande table de la cuisine pouvait raconter ce qu’elle a vu et entendu…)
Hans, avec tes grosses lunettes et ton vieux vélo,
Tu es arrivé chez nous en 1941, en même temps que ton colonel prussien dont tu étais l’ordonnance. Tu avais à peine 18 ans. Tu représentais pour nous l’occupant, haï. C’était la guerre jusque dans nos cuisines !
Te souviens-tu des récriminations de notre cuisinière acariâtre quand tu lui empruntais ses casseroles pour faire les repas de ton colonel prussien et que tu les lui rendais avec le fond tout noir ?
Quand ça avait brûlé au fond, elle se mettait très en colère ; il lui arrivait même d’aller se plaindre à ton colonel prussien, qui en riait, comme nous d’ailleurs.
En 1942 arriva Willy, « l’instituteur », ce qu’il avait été entre les deux guerres, car il avait déjà fait la guerre de 1914-1918. Il servait de secrétaire à ton colonel prussien. C’est lui qui nous a souvent aidés pour remplir tous les formulaires que nous adressaient les bureaucrates de ton pays pour savoir combien de vaches, de cochons, de poules nous avions. Prudemment, il nous conseillait d’en déclarer beaucoup moins que nous n’en avions.
Willy était marié et avait 2 enfants. Il a obtenu ainsi, une fois, une permission « exceptionnelle », pour aller voir sa famille. Pour le remercier de son aide d’intermédiaire nous lui avons donné, la veille de son départ, un gros pain (blanc ! comme le bon pain de notre campagne normande). Te souviens-tu combien il était heureux ? À son retour, il nous a montré des photos de sa famille.
Hans, avec tes grosses lunettes et ton vieux vélo,
les mois et les années passant, vous n’étiez plus, toi et Willy, totalement des étrangers : vous nous faisiez part de vos rares joies et vos nombreux deuils familiaux (et il y en avait beaucoup à l’époque). De notre côté, vous étiez associés à notre vie familiale avec ses bons et mauvais moments, et aussi nos deuils : à la mort de notre grand-mère, une Alsacienne irascible, ton colonel prussien, fort courtoisement, est parti une semaine, et toi et Willy avec lui, par délicatesse, pour que toute notre famille accourue pour l’enterrement puisse loger dans la maison. Même le capitaine est parti, lui qui, souvent, demanda à ma grand-mère : « Quelles sont les nouvelles que donne la B.B.C. de Londres ? » car il savait bien qu’elle écoutait la radio anglaise, ce qui était strictement interdit, mais ne l’a jamais dénoncée. Sans doute ne croyait-il pas les nouvelles diffusées par la radio de Berlin !
Hans, avec tes grosses lunettes et ton vieux vélo, tu portais une certaine admiration envers la cuisinière acariâtre depuis qu’elle avait affronté le Major (un nazi probablement). Il était venu, comme toutes les semaines, faire une inspection impromptue : tous tes camarades s’étaient précipités pour se mettre en rang dans la cour. L’un d’eux, malchanceux, avait refermé trop violemment la porte de la serre : une vitre avait volé en éclats. Le Major l’avait puni d’une corvée et exigé qu’il paye la réparation qui était chère à l’époque.
La semaine suivante, le Major est revenu faire son inspection. Il a vérifié que le carreau avait été remplacé et fait appeler tous tes camarades pour l’inspection. De nouveau, tous ont couru, tous angoissés, car c’est au cours de ces « appels » que le Major désignait ceux qui étaient envoyés sur le front russe… d’où on ne revenait pas. De nouveau, le même malchanceux de la semaine précédente a refermé la porte vitrée trop violemment et la vitre a, encore une fois, volé en éclats. Le Major est alors devenu furieusement en colère, a beaucoup vociféré, et a ordonné une punition qui consistait à ce que quatre soldats attrapent le malheureux « récidiviste » chacun par un bras ou une jambe et à l’envoyer dans un énorme tas de fil de fer barbelé puis à l’y relancer quand il en sortait, tout saignant, son uniforme en lambeaux. La cuisinière acariâtre, outrée par tant de sauvagerie, est sortie blême de colère de sa cuisine et est allée se planter devant le Major, les deux poings sur les hanches, pour lui crier d’un ton aigu que ce soldat était un homme et qu’il devait être respecté comme tel. Le Major, médusé, n’arrivant pas à placer un mot, a, finalement, sans doute pour faire taire cette « mégère », cédé et fait arrêter la punition. Si un homme français avait fait cela, le Major l’aurait très certainement fait jeter en prison, mais d’une femme, il n’a pas osé. D’où l’admiration que tes camarades et toi aviez pour cette cuisinière, peut-être acariâtre, mais certainement courageuse.
Hans, avec tes grosses lunettes et ton vieux vélo,
tu n’as jamais été un bon cuisinier. Aussi, quand le Maréchal Rommel a annoncé son passage pour visiter les plages et son intention de déjeuner à la maison, notre cuisinière acariâtre t’a spontanément aidé à préparer le repas, car on te savait vraiment très inquiet.
Pendant le dur hiver 1943-1944, les choses commencèrent à se gâter. Signe avant-coureur : vous, les soldats allemands « vainqueurs », vous avez commencé à manquer de nourriture. Te souviens-tu du jour où le service de ravitaillement de ton armée ne t’avait alloué pour ton colonel prussien et toi, qu’un petit sac de sucre ? Or nous avions de la farine, du lait et des œufs, mais pas de sucre. C’est la cuisinière acariâtre qui a décidé de faire des crêpes. Je ne sais qui a apporté de la bière, ni d’où on a sorti du cidre, mais, souviens-toi, ce soir-là, exceptionnellement, personne n’avait faim en allant se coucher.
Hans, avec tes grosses lunettes et ton vieux vélo,
tu étais avec nous dans la cuisine, vers 4 heures du matin, le 6 juin 1944, quand au bruit de la canonnade et des avions qui bombardaient, nous pressentions tous que des événements graves allaient se passer.
Te souviens-tu du regard de Willy lorsqu’il a traversé la cuisine ? Il a regardé fixement la cuisinière acariâtre. Comme un pressentiment elle a compris qu’il lui disait adieu. Et il est parti, courageux, sans dire un mot, seul dans la nuit, son fusil à la bretelle, occuper son poste de garde, juste à 100 mètres de la maison, là, au coin du champ qui borde l’église. Il y a été tué d’une balle entre les deux yeux : la carabine à répétition du G.I. américain a tiré plus vite que son fusil « Mauser » allemand. Quand on a retrouvé son corps, le lendemain, il était toujours à son poste, ses mains serraient toujours son fusil démodé. On pouvait voir qu’il avait mis sa baïonnette au bout de son vieux fusil, comme il avait dû le faire dans les tranchées pendant la guerre de 1914-1918, preuve qu’il était décidé à se battre jusqu’à son dernier souffle… pour sa Patrie, pas pour le « parti national-socialiste ». La cuisinière acariâtre en le voyant là, mort, nous a avoué plus tard, beaucoup plus tard, que Willy avait beau être le « boche » qu’elle haïssait comme tel, elle avait quand même fait, là, devant lui, mort, une petite prière pour demander à Dieu d’accueillir son âme.
Te souviens-tu de ton colonel prussien ?
Jusqu’au bout il a été un aristocrate ! Comme il s’apprêtait à regagner son poste lui aussi, et traversait la cuisine, la cuisinière acariâtre qui t’avait si souvent aidé à nettoyer ses uniformes et donc les connaissait bien, lui a demandé d’une voix pleine de reproches, pourquoi il avait mis justement son plus bel uniforme et sa croix de fer alors qu’il allait devoir se battre. Il a répondu : « Il faut être beau pour mourir ! » — et il est parti, par le petit bois derrière chez nous, rejoindre son bureau à la Kommandantur. Il y est mort, brûlé vif. On n’a rien retrouvé de son corps.
Nous sommes allés nous protéger dans l’abri, une tranchée, que tu nous avais conseillé de creuser dans le potager et tu es allé prendre à ton tour ton poste, dans l’observatoire qui avait été aménagé tout en haut du plus grand arbre du parc, tout près de la maison.
Hans, avec tes grosses lunettes,
Peu avant 6 heures du matin ce 6 juin 1944, tu as tout vu de là-haut : l’innombrable armada arriver de l’horizon sur la mer, vers la plage d’Omaha, « la sanglante », les soldats américains débarquer et se faire faucher par le tir des mitrailleuses, les canons des bunkers tirer sur les bateaux qui prenaient feu mais dont les canons continuaient à tirer sur les bunkers. Tu as vu tout ça. Tu as voulu prévenir tes supérieurs par le téléphone qu’on avait installé pour ça en haut de l’arbre, mais il ne marchait pas : la Résistance française avait coupé les fils.
Et tu t’es senti impuissant, toi dont les grosses lunettes t’empêchaient de te servir d’un fusil. Alors tu t’es aplati sur le plancher, ne bougeant plus, pour ne pas te faire repérer, car les Américains avaient la hantise des tireurs isolés, camouflés en haut des arbres. Tu as entendu les balles siffler et les obus exploser sur la maison. Tu as vu la tour d’angle de la maison s’effondrer, le clocher de l’église et l’église être détruits par les obus de la marine américaine car des observateurs d’artillerie allemands y étaient cachés. Tu espérais qu’une contre-attaque des tiens viendrait te libérer. Mais il n’y a pas eu de contre-attaque. Dans ces conditions, descendre de ton arbre aurait été suicidaire. Le lendemain, 7 juin, tu as assisté, toujours du haut de ton arbre, aux deux assauts des soldats américains contre le petit bois derrière chez moi, que défendaient 7 de tes camarades. Ils ont victorieusement repoussé le premier assaut, mais ont tous succombé au deuxième.
Dans la nuit du 7 au 8 juin, tu t’es décidé à descendre de ton arbre, sans espoir, seul, affamé et assoiffé, car tu n’avais ni mangé ni bu depuis 2 jours. C’est la cuisinière acariâtre qui t’a entendu arriver dans la cuisine (les Américains n’occupaient pas encore la maison). Elle t’a donné le seul morceau de pain (sec !) qui nous restait, et tu as bu, enfin. Dans la pénombre de la nuit, à voix basse, tu lui as fait comprendre que tu voulais partir. Elle t’a proposé des vêtements civils, mais tu les as refusés car, as-tu dit : « Si je dois mourir, je veux que ce soit dans mon uniforme ». Tu étais fier de ton uniforme et tu avais raison. Et tu es parti, avec tes grosses lunettes, sur ton vieux vélo, en traversant le petit bois derrière chez moi. Mais pourquoi fallait-il que ce damné vieux vélo grince autant ? Nous n’avions jamais remarqué ce bruit ! On l’a entendu longtemps… Nous ne donnions pas cher de ta vie… et toi non plus !
Avec toi partait de chez nous le dernier soldat allemand en tant qu’ « occupant » non invité. Quelques mois après, d’autres soldats allemands sont revenus chez nous, mais comme prisonniers de guerre. Nous les avons fait travailler à réparer les bâtiments et les clôtures de notre ferme dévastée.
Hans, avec tes grosses lunettes et toujours sur ton vieux vélo,
en traversant Trévières en ruine, le petit bourg à 7 km de chez nous, ce 8 juin au matin, la « feld-gendarmerie » t’a arrêté croyant avoir affaire à un déserteur. Tu avais beau leur expliquer que tu ne pouvais te servir d’une arme à cause de tes grosses lunettes, ils voulaient te fusiller. C’est un Français qui t’a sauvé la vie en te reconnaissant et en témoignant que tu étais bien l’ordonnance du colonel prussien. Ils t’ont finalement relâché et tu as pu continuer.
C’est peu après que tu as croisé une colonne de soldats allemands qui remontaient au front, à pied, en une longue file marchant sur le bas côté de la route. Il y avait là une fillette française de 7 à 8 ans, dans un jardinet, en bordure de la route. Un des soldats s’est arrêté, a tiré une tranche de pain gris de sa poche, et l’a donné à la fillette en lui disant : « Prends, ma petite, de toute façon, moi, dans un moment, je n’en aurai plus besoin », car il savait qu’il allait être massacré. Les soldats allemands qui le suivaient en ont fait autant, ce qui fait que le dernier soldat de la colonne passé, la fillette avait plein son tablier de pain.
Hans, avec tes grosses lunettes et ton vieux vélo sur l’épaule,
tu as pu traverser Saint-Lô, en ruine, écrasée par les bombes des avions américains. C’est quelques kilomètres après que tu t’es arrêté dans une ferme pour essayer de trouver à manger et à boire. Il y avait bien une pancarte clouée sur un poteau à l’entrée de la ferme, portant en grosses lettres « Choléra » et « Entrée interdite », ainsi qu’une tête de mort et deux tibias croisés. Mais tu n’en avais pas tenu compte. Dans la ferme, il y avait encore la fermière. Elle t’a donné la seule chose qu’elle avait en abondance : du lait de ses vaches. Tu lui as demandé pourquoi il y avait cette pancarte à l’entrée. Elle t’a alors expliqué que deux jours auparavant le sergent allemand qui, avec ses hommes, occupait la ferme depuis très longtemps, était venu lui annoncer qu’ils avaient reçu l’ordre de partir et qu’ils allaient être remplacés par des « S.S. ». « Vous connaissez les SS ? » lui avait-il demandé. Comme elle avait répondu que non, il avait ajouté : « Eh bien ! vous allez apprendre à les connaître ! mais je peux faire quelque chose pour vous aider : quand ils arriveront, dites-leur d’aller voir la pancarte à l’entrée de la ferme… s’ils ne l’ont déjà vue. » Et effectivement, depuis deux jours, il y avait bien des « S.S. » dans les alentours, mais aucun dans la ferme et ceux qui y rentraient par un autre endroit que l’entrée, en allant voir la pancarte, n’y revenaient plus !
C’est quelques jours plus tard que tu as rencontré un camarade d’école de ton village. Il t’a proposé de te prendre sur son panzer. Agrippé à l’arrière de la tourelle, les pieds brûlants par la chaleur dégagée par le moteur, mais ne lâchant pas ton vieux vélo, tu as vu venir l’avion américain qui mitraillait la colonne de camions et de panzers. Tu as crié pour prévenir ton camarade, qui s’est vivement enfermé dans le panzer : il y est mort brûlé vif. Tu ne dois ton salut que parce que tu as pu sauter à terre à temps et te glisser sous les pommiers, avec ton vieux vélo. Tu as pu ainsi échapper à la « poche » de Falaise et aux soldats polonais assoiffés de vengeance qui l’ont fermée. Ils ne faisaient pas de prisonniers, eux non plus dans le « couloir de la mort ». Après, sur la route qui mène à Paris, tu pouvais rouler de jour : quel avion allait-il perdre ne fût-ce qu’une seule rafale, pour un soldat isolé sur un vieux vélo ? Par contre, la nuit, tu avais la hantise qu’un paysan français vienne, avec sa grande faux, couper tes jarrets pendant ton sommeil. Une façon de craindre un acte de la Résistance française.
Tu as traversé Paris avant l’insurrection. Poursuivant ton chemin, tu as pu regagner ton pays avant l’hiver. Là, on t’a affecté comme ordonnance d’un autre colonel.
Le 8 mai 1945, ça faisait déjà plusieurs semaines que tu n’avais plus d’officiers pour te commander. Tu n’avais plus ton vieux vélo mais tu avais préservé tes grosses lunettes. Alors tu as trouvé des vêtements civils, et tu es revenu, à pied cette fois, chez toi, à Altona, près de Hambourg.
Mais il n’y avait plus de « chez toi »… qu’un tas de ruines au milieu d’un champ de ruines. Tu étais le seul survivant de ta famille : ta mère et tes sœurs gisaient, brûlées vives par les bombes au phosphore anglaises, sous ces tas de ruines. Tes frères, tous « SS », avaient été tués sur le front russe. Ton père qui avait déjà fait la guerre de 1914-1918 puis avait dû repartir en 1939, comme brancardier sur le front français, n’en est jamais revenu, sans qu’on sache même où il est mort.
Hans, avec tes grosses lunettes, mais dans une belle voiture, tu es revenu me raconter ton épopée, 10 ans après.
Tu m’avais promis de revenir me voir, quand tu serais marié et que tu aurais des enfants, avais-tu précisé.
Mais tu n’es jamais revenu. Peut-être parce que mon père t’avait, ce jour-là, mis à la porte de chez nous, sans ménagement car, avait-il dit, il t’avait assez vu et supporté. Toi et les tiens, pendant ces cinq années de guerre et d’occupation ; par vous trop de deuils et de misères étaient arrivés.
Je l’ai toujours regretté.
Car ce jour-là, Hans, avec tes grosses lunettes, tu es devenu mon ami.
J.-P. Hausermann — Vierville-sur-Mer, septembre 1990
Source : document Word « Hans.doc », conservé dans le fonds Yves Cordelle.