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Automne 1943
"Le
pays et les gens m'intéressaient. Dans des lettres adressées
à mes parents, j'écrivais : "La contrée
ici est très belle. Tous les jours, je vois la mer
". Une autre fois : "Je viens à l'instant de porter
mon linge à laver. La famille est très aimable et
prévenante. L'habitation est très propre et confortablement
aménagée".
"Le
28 octobre 1943, je décrivai mon lit à la ferme
: "Maintenant, je dors dans un lit français. Dès
la première nuit, j'y ai merveilleusement bien dormi. En
France, je me sens comme un dieu".
"Le
lait était ma boisson quotidienne ainsi que celle de quelques
uns de mes camarades. Je fis ce compte-rendu à mes parents
: "En monnaie allemande, le litre de lait coûte 25 Pfennigs.
Les pâturages sont enclos par de hautes haies.
Les fermières se rendent aux pâturages
pour aller traire les vaches en chevauchant un âne. Un second
âne suit pour le transport du lait. Sur ses deux flancs
pendent des jattes en laiton, bien ventrues, pour y mettre le
lait. On coince les couvercles avec de l'herbe."
"Dans mon village natal, où la vie était celle
d'artisans et de fermiers, il allait de soi les dimanches, que
pour aller à l'église on s'endimanchait. De Colleville-sur-Mer
j'écrivis à mes parents : "Les gens d'ici ne
connaissent guère le dimanche. Très peu s'habillent
en dimanche. Cependant la Toussaint est ici un vrai jour de fête.
Là on pouvait voir d'après les tenues des gens que
c'était comme un dimanche. Toutes les tombes étaient
fleuries. Le cimetière qui jouxte l'église se trouve
au milieu du village, juste au bord de la route".
"Au
printemps 1944 j'écrivis dans un bunker sur la côte:
"Depuis quelques temps les premiers signes du printemps deviennent
visibles. Dans des endroits abrités du vent et dans les
vallées fleurissent primevères et violettes".
"Nous
eûmes quelques jours d'instruction pour les tâches
à accomplir près de la côte, sur le terrain
de manoeuvres local de la compagnie. Notre habileté à
nous servir de mitrailleuses légères et lourdes
fut testée. Le maniement de canons antichars (PAK = Panzerabwehrkanon)
et de mortiers de 50 était également inclus dans
le cursus de perfectionnement.
"On
nous apprit à distinguer les signaux de reconnaissance,
et on nous apprit également des mots de passe, qui étaient
changés tous les jours et qu'il fallait donner en réponse
à un appel lors de patrouilles sur la côte.
"Sur
des tableaux, nous apprenions à distinguer les silhouettes
de divers bateaux de guerre, selon leur taille et leur armement.
D'autres planches nous montraient les différents types
d'avions des alliés. Très rapidement nous fûmes
au fait des caractéristiques des gros bombardiers (forteresses
volantes), des chasseurs-bombardiers plus légers et
plus mobiles (Jabos), et d'autres types d'avions.
"Peu
de temps après avoir quitté le RAD (Service du Travail
du Reich), j'avais vu des comptes-rendus sur le mur de l'Atlantique
dans des revues hebdomadaires. Menaçants, des fûts
de canons émergeaient de bunkers en béton et de
coupoles métalIiques. Pour ce qui est des bunkers d'artillerie,
il n'y avait rien de comparable sur la portion de plage que nous
gardions.
"Après
avoir parcouru les villages côtiers de Colleville-sur-Mer,
St-Laurent-sur-Mer et Vierville-sur-Mer de jour, nous fîmes
ensuite des patrouilles de nuit, sous la direction de camarades
plus âgés, dans les 35 ans. Il y avait sur 6 kilomètres
de côte des nids de résistance (WN) espacés
de 300 à 500 mètres et qui étaient construits
comme des hérissons. Trois de ces nids de résistance
servaient pour l'entraînement dans ces localités,
situées en retrait, à 1500 mètres de la côte.
Ces villages comptaient 100 à 150 habitants.
"J'étais
en Normandie depuis octobre 1943. Une nuit je m'effrayai, quand,
au cours d'une patrouille, j'aperçus un point lumineux
au bord de la route : je supposai d'abord que c'était un
mégot de cigarette. Le camarade
plus âgé qui m'accompagnait m'a cependant vite appris
que ce n'était qu'un ver luisant. Je n'en avais encore
jamais vu.
Printemps
1944
"Après
l'inspection du mur de l'Atlantique sur la côte du Calvados
par le Generalfeldmarschall Rommel en janvier 1944, on travailla
fiévreusement à la consolidation des fortifications.
"Les
garnisons des points d'appui (appelés
nids de résistance, WN) sur le territoire de Colleville-sur-Mer
et de Ste Honorine-des-Pertes, se composaient des hommes de la
3ème compagnie du 726ème Régiment d'Infanterie.
Le bruit courait dans les garnisons des points d'appui que, le
29 janvier 1944, Rommel, se tenant sur le WN près de Colleville-sur-Mer,
a fait la remarque que cette partie de côte ressemblait
à la baie de Salerne en Italie et que, de ce fait, il fallait
la protéger tout particulièrement contre des tentatives
de débarquement. En septembre 1943, les troupes alliées
avaient débarqué dans la baie de Salerne.
"À
l'est, devant Colleville-sur-Mer, une plage de sable plate commence
et s'étend vers l'ouest sur une longueur d'environ 6 km.
Depuis le WN 62, Rommel avait eu un aperçu de la portion
de plage devant Colleville, St Laurent et Vierville. Derrière
Vierville, au bord ouest de la baie, la côte escarpée
commence de nouveau. Quelques kilomètres à l'ouest
de Vierville, sur un promontoire rocheux, appelé Pointe
du Hoc, l'organisation Todt avait construit des bunkers pour l'artillerie
lourde.
"Fin
avril 1944, j'écrivis aux parents : "Je suis assis devant
notre abri à personnel, dans un rayon de soleil des plus
beaux. Tout est déjà sous le signe du printemps.
La nature montre son aspect le plus paisible. Mais au dessus de
nous à une hauteur de 8000 à 9000 mètres
tournent des observateurs ennemis, qui laissent derrière
eux de fortes traînées de condensation. Les détonations
de bombardements sur des bunkers de protection de.Riva Bella sur
l'Orne et à la Pointe du Hoc résonnent jusqu'à
nous, troublant cette image paisible et nous rappellent la guerre."
"Le
24 mai 1944 j'écrivais à mes
parents: "Nous sommes ici dans l'attente d'événements
qui vont arriver. Nous voulons seulement espérer que tout
se passera bien. En ce moment, c'est ce qu'on appelle le calme
avant la tempête. Peu à peu cela commence à
devenir sérieux."
"Et
cela devint en effet sérieux dans les heures du matin du
6 juin. Sur la plage, à environ 80 mètres seulement
de l'eau, j'ai survécu à l'enfer. Après ma
blessure, dans les heures de l'après-midi du 6, j'ai à
nouveau rencontré des français dans les villages
en retrait de la côte et qui m'ont témoigné
leur compassion. Des français fuyant les bombardements,
m'ont donné de leur peu de pain et de cidre (le vin de
pommes de la Normandie). Par la suite, les troupes de débarquement
américaines ont appelé notre morceau de plage "Bloody
Omaha" [Omaha la sanglante]. Mais cela est une autre
histoire.
"Après
l'inspection de notre WN 62 par Rommel ainsi que par des officiers
de notre régiment, le commandant de notre compagnie, le
lieutenant Bauch, nous dit que Rommel était très
mécontent, parce que les nids de résistance étaient
complètement insuffisants et construits de manière
trop sommaire. Les tranchées, les bunkers de terre et les
canons installés à l'air libre dans les champs n'étaient
rien d'autre que de simples dispositions de campagne offensive.
Sur WN 62, deux canons de 75 se trouvaient sur une plate-forme
en béton, sur une partie de terrain côté mer,
cachés par des filets tendus sur des cadres en bois. Quelques
coups de vent suffisaient pour arracher le camouflage.
"Il
en était de même pour notre abri à personnel.
Celui-ci se trouvait aussi du côté de la mer, dans
un creux d'environ un mètre de profondeur, la partie supérieure
étant camouflée. Ni par nos canons ni par cet abri
ne nous donnaient la moindre protection contre l'artillerie navale.
Même pour nous qui n'étions que de jeunes soldats,
l'ensemble du site n'évoquait pas une fortification en
voie de construction. Rommel fit les reproches les plus accablants
aux responsables de cette partie de la côte pour ces nids
de résistance construits avec aussi peu de connaissances
en la matière.
"À
notre commandant de compagnie, Rommel dépeignit la baie
comme étant un site idéal pour une conquête
venant de la mer: environ 6 km d'une plage de sable très
fin, avec quatre accès au pays par des vallées en
pente douce. Le dernier commentaire de Rommel fut : "Cette
baie doit être protégée au plus vite, contre
les tentatives de débarquement des alliés".
"C'est
alors en grande hâte que l'on travailla à la consolidation
des fortifications dans ce secteur. Une des entreprises de travaux
de l'Organisation Todt (OT)
dépendante de Düsseldorf,
composée de français et en majorité de marocains,
bétonna en quelques semaines, en plus des emplacements
déjà existants, des "Tobrouk" pour mitrailleuses
légères, deux bunkers d'artillerie pour canons de
75, deux "Tobrouk" pour mortiers et mitrailleuses légères,
ainsi qu'un abri à personnel et un poste d'observation
pour l'artillerie.
"Les
emplacements de canons et les abris à personnel étaient
construits de telle sorte qu'ils étaient susceptibles de
résister à des bombes de taille moyenne et à
l'artillerie navale. L'armement des points de résistance
fut renforcé. La plage fut également équipée
de défenses. À marée basse, une longue ceinture
d'obstacles contre les blindés s'étirait sur la
plage de sable devant la côte, de Colleville-sur-Mer à
Vierville-sur-Mer. La mort faisait le guet sur les nombreux portiques
en acier et sur les troncs d'arbres piqués dans le sable
(appelés asperges de Rommel). Dessus, des mines plates
devaient à marée haute déchiqueter les bateaux
de débarquement.
"L'installation
des asperges de Rommel se fit avec l'aide des pompiers de Bayeux.
Les troncs d'arbres étaient plantés dans le sable
avec une méthode d'une simplicité étonnante.
Une lance à incendie était fichée dans le
sable et les troncs soulevés avec une chèvre, s'enfonçaient
dans le sable jusqu'à la profondeur souhaitée en
quelques minutes. Au début il y eut encore quelques difficultés.
Les pompes s'engorgeaient de sable. Mais cela fut bientôt
résolu par des soldats astucieux, qui surveillèrent
et contrôlèrent les emplacements des pompes. Les
obstacles étaient construits sur la plage à marée
basse, de façon à rester juste sous la surface de
l'eau à marée haute. À notre idée,
en effet, un débarquement avec des bateaux adaptés
ne pouvait avoir lieu qu'à marée haute.
"Les
occupants du point d'appui discutaient toujours plus souvent de
la question, de savoir si le débarquement allait avoir
lieu sur cette partie de littoral du Calvados.
"Nous
les soldats, nous accordions aux ordres de Rommel une grande importance:
en effet, avec de nouvelles tactiques dans l'art de la guerre,
le "Renard du Désert", avait livré des combats difficiles
en Afrique du Nord contre un adversaire supérieur. Nous
avions confiance en ses directives. En même temps grandissait
en nous le sentiment, renforcé par les déclarations
de Rommel, que le débarquement allait avoir lieu ici dans
cette partie du littoral.
"En
mai, quelque chose flottait dans l'air. Presque tous les jours,
de grosses formations de bombardiers venant d'Angleterre volaient
vers la France, et bombardaient, des croisements de routes, des
ponts et des villes dans l'arrière-pays. Nous avons trouvé
dans la campagne les premiers rubans de feuilles d'aluminium,
qui devaient brouiller les radars.
"Les
groupes de bombardiers en direction de l'Allemagne volaient à
très haute altitude, hors d'atteinte de nos mitrailleuses.
"Lors
d'une patrouille nocturne d'un village à l'autre dans les
premiers jours de mon séjour en Normandie, j'entendis avec
effroi un bruit inconnu. Un camarade me dit alors pour me rassurer:
"C'est le cri de la Normandie: un âne qui brait".
"Dans
la campagne traversée par de hautes haies, il y avait beaucoup
de pommiers et en automne 1943, leurs fruits avaient l'air bien
tentants. Nous dûmes bientôt constater que la première
bouchée de ces pommes d'un rouge brillant restait en travers
de la gorge. C'était une sorte de pommes servant à
la fabrication du cidre (vin de pommes) et de calvados (alcool
de pommes). Par terre dans les prés par quintaux, les pommes
étaient mises en tas, avant d'être pilées
dans de grands pressoirs.
"Parfois,
vaches, poulets et oiseaux s'en régalaient.
"À
Colleville, à cette époque, le centre d'entraînement,
l'armurerie et la cantine se trouvaient au centre du village.
Chaque permissionnaire pouvait acheter à la cantine jusqu'à
trente livres de viande et quelques livres de beurre. Lors de
ma permission en février 1944, je pus ainsi avec ces quantités
de viande et de beurre à peine imaginables, améliorer
pendant plusieurs semaines l'ordinaire des petites quantités
que mes parents pouvaient obtenir avec des cartes d'alimentation.
Dans le nid de résistance
62
"Dans
notre compagnie, à côté de nous, allemands,
il y avait également depuis quelques semaines des allemands
venant de territoires antérieurement polonais. La communication
était très difficile avec certains. Des difficultés
d'élocution, parfois voulues, eurent pour conséquence
que d'aucuns furent appelés "allemands de butin".
"À
la mi-décembre de l'année 1943, je fus affecté
au WN 62 situé directement sur la côte. Dans la seule
maison encore debout en bordure de la plage de Colleville, il
y avait le lieu de vie du WN. La cuisine pour notre WN 62 et notre
voisin le WN 61 se trouvait dans la cave.
"Notre
abri à personnel était dans un creux, distant de
100 mètres environ du lieu de vie. Chaque midi un paysan
français venait avec une charrette attelée, avec
laquelle j'allais porter aux autres la marmite de nourriture et
le courrier.
"Quelques
semaines avant le débarquement il se passa un fait épouvantable.
En distribuant la soupe, je ramenai soudain avec la louche un
rat ébouillanté mort. Et c'est inimaginable: dans
le même bidon on trouva un second rat ébouillanté
! Le cuisinier aussitôt mandé fut accueilli par de
violentes injures. Il expliqua que dans la cave à demie
obscure servant de cuisine, les rats avaient dû tomber dans
la marmite et qu'en versant dessus la soupe chaude, épuisés,
ils ne donnèrent aucun signe de vie.
"Le
cuisinier fut aussitôt congédié
par son supérieur. Mais peu de jours après, nous
réclamions à nouveau l'ancien cuisinier. Sa cuisine
était meilleure. En 1964, j'ai trouvé les tombes
des deux cuisiniers au cimetière militaire de La Cambe.
"Pendant
l'hiver 1943-44, nous avons eu à plusieurs reprises eu
une messe en plein air. Notre messe de Noël fut célébrée
le 22 décembre 1943 dans l'église de Colleville-sur-Mer.
Ce même jour, j'écrivis à mes parents, à
mes frères et à mes soeurs : " ... Aujourd'hui,
nous avons assisté dans l'église ici à notre
messe de Noël. Ainsi, on se sent à nouveau comme à
la maison. Pendant la messe nous avons chanté des chants
de Noël comme chez nous."
"Beaucoup
de choses furent réalisées ces dernières
semaines. Les nouveaux postes de protection des canons étaient
installés. Les nouveaux abris à personnel devaient
résister aux bombes. C'est dans le lit du milieu, parmi
les lits superposés à trois étages avec un
mince espace intermédiaire, que je dormais. Et au-dessous
moi, dormait un camarade plus âgé (35 ans ), - il
était déjà très vieux pour nous -
les jeunes de 18 ans. Heinrich Krieftewirth s'était fait
faire dans les semaines passées un dentier chez un dentiste
de Bayeux. Comme ce dentier n'était pas encore bien adapté,
il le mettait chaque soir dans un verre d'eau, qui était
posé sur une planchette à la tête de son lit.
"En
dehors du service des armes, l'emploi du temps quotidien englobait
aussi la construction de positions. Il fallait encore creuser
des tranchées et des trous individuels. Même la nuit
il n'y avait pas de repos. Chaque homme devait être de garde
deux fois par nuit et faire une patrouille une à deux fois
par semaine.
"Assis
derrière un affût tournant de mitrailleuse double,
je laissais mon regard errer sur la mer. C'est là que je
l'avais vue pour la première fois, il y a quelques mois.
La surface de l'eau était vide. Son seul mouvement perceptible
était les crêtes des vagues se dispersant en gouttelettes.
Les bateaux de pêche de Grandcamp et de Port-en-Bessin étaient
à quai. Quelques mois auparavant, ils sortaient encore
pour la pêche à proximité de la côte.
La mer était maintenant déserte.
"Il
y avait bien des heures où personne ne pensait à
la guerre. Plus d'une fois, le coucher de soleil sur la mer fut
ainsi un événement, qui faisait oublier la guerre.
Mais à nouveau, des nouvelles du pays nous la rappelaient
d'autant plus brutalement, qu'elle se déchaînait
effroyablement, non seulement sur les fronts mais également
à l'intérieur du pays.
"Dans
une attente anxieuse, nous guettions des lettres de chez nous.
Beaucoup de camarades étaient originaires des grandes villes
de la Ruhr. Plus d'un avaient perdu dans la grêle de bombes,
non seulement tous leurs biens, mais également des parents.
Un camarade de ma ville natale Hamm, avait appris récemment,
que sa soeur et sa grand-mère avaient perdu la vie dans
un bombardement. Ce jour-là, il me remplaçait pour
la surveillance du ciel. À cette occasion, les dernières
nouvelles du pays étaient échangées. Auparavant,
on recevait une permission spéciale si on avait des morts
dans la famille ou des dégâts matériels dûs
aux bombardements. Mais avec la suppression des permissions à
partir du 29 avril 1944, ces permissions spéciales furent
également supprimées. L'incertitude sur le sort
des parents inquiétait non seulement ce camarade de ma
région, mais beaucoup d'autres domiciliés dans la
Ruhr.
"Presque
dans chaque lettre, ma mère parlait de soldats, jeunes
ou vieux, que je connaissais, m'apprenant que, sur l'un des nombreux
champs de bataille, ils avaient trouvé la mort, ou étaient
blessés ou portés disparus. Mon meilleur ami d'enfance
Héribert était également mort en Russie en
août 1943 suite à une grave blessure. Ces lettres
de ma mère se terminaient toujours avec le souhait: "Que
Dieu te protège!".
Le 5 juin 1944 à Colleville-sur-Mer
"Au
moment du repas entre midi et quatorze heures, je me tenais derrière
une mitrailleuse double au poste anti-aérien. J'étais
encore très jeune. J'avais fêté mon dix-huitième
anniversaire ici, sur ce point d'appui. Un vent léger soufflait
de la mer. Notre point d'appui se trouvait sur un terrain qui
montait légèrement, tout près le la plage.
Nous étions un sergent major, deux sous-officiers et dix-sept
fantassins. En dehors de ça, il y avait un poste d'observation
d'artillerie occupé par un lieutenant, un maréchal
des logis chef et quatre hommes.
"Fin
mai, l'Organisation Todt avait terminé le bétonnage
des bunkers d'artillerie et des abris d'habitation. Nous avions
camouflé les tas de terre fraiche en les couvrant de plaques
d'herbe. La fixation de structures métalliques, qui devaient
protéger les ouvertures des bunkers n'avait pas encore
pu avoir lieu. Les croisements de route et les gares bombardés
avait fort gêné l'arrivée des fournitures.
Dans l'arrière-pays, les voies ferrées étaient
de plus en plus souvent endommagées par la Résistance.
"Une
batterie de lance-fusées devait être installée
derrière le WN 62 à environ 100 à 200 mètres.
Nous avions mis à l'abri des haies leurs munitions apportées
par plusieurs poids lourds. "Des lance-fusées -
demandai-je au camarade Peter Lützen, qui avait cinq ans
de plus que moi - Pourquoi ? que devons-nous en faire ?"
Peter avait combattu en Russie avant sa blessure. Les lance-fusées
- expliqua Peter - sont des engins pour tirer des roquettes. Maintenant,
les munitions étaient stockées au point le plus
élevé du terrain, une proéminence pour la
défense contre le débarquement attendu des troupes
alliées. Peu de jours avant le débarquement, Hitler
avait dit au peuple allemand dans une allocution radiodiffusée
: "Nous n'avons qu'un seul souci, c'est que les alliés
ne viennent pas". Notre plus grand souci à nous était
maintenant la question : "Où sont restés les
lance-fusées ?" Le 6 juin, les munitions étaient
entassées sans lanceurs!
"Quelque
jours avant le débarquement, je rencontrai le Maréchal
des Logis Fack, du poste d'observation de l'artillerie, chez mon
livreur de lait Porrè à Colleville-sur-Mer. Il me
dit, qu'il avait mis toutes ses affaires personnelles en sécurité
chez un paysan, car en cas de débarquement sur la côte,
il n'y aurait plus aucune possibilité de sauver ses biens
propres. En 1964 trouvé
la tombe de ce maréchal des logis au cimetière miIitaire
de La Cambe. Il était tombé
dès le premier jour du débarquement dans le WN
en même temps que son supérieur, le lieutenant Frerking.
"Avec
d'autres camarades je pensais que quatre semaines allaient
s'écouler, avant l'arrivée
des anglais et des américains. Après la visite Rommel
c'était certain pour nous : "C'est ici qu'ils vont venir".
"Le
poste d'observation de l'artillerie, une
batterie stationnée à 5 km derrière la côte
avec des canons de 105, était sous les ordres d'un lieutenant.
Son rôle était de couvrir par son feu la bordure
de la côte, avec diffèrents objectifs. Cette batterie
devait soutenir la garnison du WN en cas de difficulté.
"Une
fausse position, à l'ouest du WN 62 était camouflée
sommairement façon apparente. Après la guerre, un
vétéran américain m'a envoyé un plan
du WN 62 réalisé d'après une prise de vue
aérienne. On y voyait clairement la position de ce leurre.
"Après
avoir été déchargé du poste anti-aérien,
je fus employé avec quelques camarades à creuser
une tranchée. C'était un travail pénible
de faire des tranchée dans un soi pierreux à la
pioche et à la pelle. Chaque
jour, on avançait de quelques mètres à peine.
Les liaisons entre le nouvel
abri à personnel et les différentes positons des
canons et des mitrailleuse n'étaient pas encore réalisées.
Quelques camarades du point d'appui ne se sentaient pas motivés
pour les travaux de terrassement. D'autres par contre, considéraient
que la liaison entre l'abri à personnel et le emplacements
des canons était très urgente et poussaient à
travailler plus vite et ainsi à achever rapidement la tranchée.
"Un
tronçon important, d'environ 15 mètres de long,
entre l'abri à personne et la partie inférieure
du point d'appui où se trouvaient casemates "Tobrouks"
et bunkers enterrés n'était pas encore terminée
au soir du ! juin. Moins de 24 heures plus tard - le 6 juin -
plusieurs camarades ort trouvé la mort sur ce terrain à
découvert. Ce soir-là, les différents postes
furent occupés selon leur rythme habituel. Le mot de passe
de la nuit fut donné. Les différents commandants
de la compagnie furent informés de l'état des travaux
de fortification. Dans l'abri à personnel, on relisait
à nouveau les dernières nouvelles du pays. On écrivait
des lettres. Dans un coin quelques uns étaient absorbés
dans un jeu de cartes. Sur un lit, un vieux grammophone grinçant
jouait "Lorsqu'une fois tu donneras ton coeur..." et "Quand
refleuriront les lilas blancs". Tous avaient déjà
entendu plus de cent fois les quelques vieux disques à
notre disposition. Assis sur son lit, un camarade faisait un petit
paquet, qu'il voulait envoyer chez lui le lendemain. Depuis des
semaines, on n'avait plus de lumière électrique.
Des bougies vacillantes et des lampes à huile malodorantes
donnaient une faible lumière. Bientôt, les uns après
les autres, tous s'étendirent sur leurs lits. Les lits
de camp étaient à trois étages superposés.
Selon le règlement, on dormait toujours en tenue de combat.
Seules les bottes étaient retirées, mais devaient
toujours être posées à portée de main.
"Les
gardes avaient été multipliées depuis quelques
jours. Répartis sur le point d'appui, nous étions
à portée de voix les uns des autres même vers
l'arrière du pays. Notre point d'appui WN 62 se trouvait
au pied d'une vallée conduisant à Colleville-sur-Mer
et s'étendait sur un terrain en pente depuis le point culminant
à une hauteur d'environ 50 mètres jusqu'à
environ 10 mètres au-dessus du niveau de la mer. Depuis
la mer on voyait donc la plus grande partie des positions. Sur
la plage, l'alternance du flux et du reflux avait accumulé
une talus de galets. Une défense en barbelé truffée
de mines devait en empêcher le franchissement. À
gauche et à droite, ainsi que dans l'arrière-pays
du point d'appui, les prairies avaient été minées.
Les points d'appui voisins étaient
distants d'environ 250 mètres à l'est et 600 mètres
à l'ouest.
"Le
barrage de mines le long de la plage avait
une histoire particulière, remontant déjà
à deux ans. En 1942, la construction des points d'appuis
épars avançait lentement. Ils étaient donc
encore très éloignés les uns des autres.
Mais déjà à ce moment-là des patrouilles
étaient envoyées chaque nuit, pour surveiller le
territoire entre ces points écartés et pour maintenir
la liaison entre eux. Dans beaucoup de patrouilles, on avait l'habitude
d'emmener un chien. Les camarades plus âgés insistaient
sur l'importance de ces patrouilles. En 1942, une patrouille de
nuit de notre compagnie revenait de Vierville-sur-Mer et se rapprochait
du premier nid de résistance de St Laurent-sur-Mer. Subitement,
le chien qu'elle avait emmené devint très agité
et se mit à tirer violemment sur sa laisse, non pas dans
le sens de la marche, mais en direction de la mer. Le soldat qui
tenait le chien supposa qu'il avait flairé un lapin de
garenne. Mais subitement une détonation retentit tout près.
Chercher un abri et appeler le poste du point d'appui fut l'affaire
d'un clin d'oeil. Tout aussi vite on sut que des ennemis étaient
arrivés dans cette zone. Une fusée éclairante
tirée par le commandant de la patrouille brilla dans le
ciel et des détonations rapprochées se produisirent
en même temps. Les autres points
d'appui s'animèrent également et des fusées
éclairantes illuminèrent la nuit. Les armes qui
étaient prêtes à servir la nuit, firent un
tir de barrage devant le point d'appui menacé. Mais le
tir s'arrêta aussi vite qu'il avait commencé.
"Que
s'était-il passé ? Un groupe de commandos anglais
avait essayé de pénétrer dans le point d'appui
à la faveur de l'obscurité, pour capturer ses occupants.
Le chien avait fait le malheur des anglais, puisqu'ils étaient
couchés sur la plage, morts. Quelques stèles dans
le cimetière de St Laurent-sur-Mer rappellent cette attaque
malchanceuse. Cet incident a beaucoup contribué, à
augmenter la vigilance des patrouilles et des gardes sur les points
d'appui.
"Le
5 juin, j'étais de garde dans les heures du soir. Comme
d'habitude, le temps de garde durait une éternité.
Mais finalement vint la relève. Je me dirigeai au pas de
course vers le l'abri à personnel pour prendre quelques
heures de repos, car il me fallait assurer encore une autre garde.
Un camarade de chez moi se tenait contre l'abri. Il venait de
prendre sa faction et en avait averti par téléphone
le sous-officier de garde. Nous nous souhaitâmes encore
: "Pourvu qu'il n'y ait pas cette nuit le damné exercice
d'alerte", qui avait eu lieu très souvent ces derniers
jours, et je disparus dans l'abri profondément enterré.
Manteau et bottes furent tirés en vitesse. Le sommeil
s'ensuivit bientôt sur commande."
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