Lettre de Fernand LETERRIER à Monsieur
POIVRE
(remise
par Monsieur Poivre à nos familles à Paris encore occupé,
le 1er juillet 1944,
pendant le mariage de François et Nicole)
CAEN, 23 Juin 1944
Cher Monsieur
Je
pense que vous êtes, comme moi, privé de toute communication avec
Vierville depuis le 6 Juin.
Je
viens d’avoir indirectement et de façon très inattendue des nouvelles
de notre pauvre pays. Si dures soient‑elles je m'empresse
de vous en faire part, présumant que vous désirez avec impatience
savoir ce qui s'est passé.
Mais
avant toute narration, je vous donne ma source : Monsieur Aristide
Lefauconnier, cultivateur à Deux-Jumeaux
et surtout son fils Paul, âgé de 23 ans. Deux‑Jumeaux
se trouve à 4 ou 5 kilomètres de Vierville, et par ailleurs M.M.
Lefauconnier sont dignes de foi. Je les connais depuis longtemps.
On était si mal renseigné à Deux Jumeaux, il y a trois
jours sur la situation du front, que MM Lefauconnier prirent la
route mardi matin pour Caen en Simca, un officier américain logeant
chez un voisin à eux leur ayant affirmé que Caen était pris et la
route libre. Ils arrivèrent facilement à Bayeux qu'ils traversèrent
sans ennui, et sans arrêter. Sur leur route, ils ne rencontrèrent
presque personne. Mais arrivés à 6 kms de Caen,une sentinelle allemande
les fit stopper et les conduisit à son officier. En vain, ils demandèrent
à faire demi‑tour. On leur permit seulement de continuer leur
route jusqu'à Caen. Le hasard a voulu que je les rencontre au Bon
Sauveur ou se trouve réfugié tout le service de Santé de la ville
et aussi de nombreuses familles sans abri, au totaune population
de 4 à 5 mille âmes. J’ai souvent l'occasion d'y aller, m'étant
engagé dans la Défense Passive dès les premiers bombardements.
Paul Lefauconnier est allé à Vierville le Dimanche 18
juin. Ce qu'il m’a dit, il l'a donc vu ou entendu des habitants
eux‑mêmes.
Le débarquement s'est effectué le mardi 6 Juin à Vierville,
St-Laurent et Colleville vers 9 heures, par tanks et camions semi‑amphibies
qui ont dû quitter leurs péniches avec un mètre d'eau environ.
Ils
ont grimpé à travers la falaise sous un plafond d'avions. Les mines
ont dû faire quelques dégâts au début, mais relativement peu. La
bataille a dû se dérouler surtout dans le pays. Au surplus,
j'en ignore les détails et j'ai retenu surtout les résultats négatifs:
victimes militaires, au total environ deux mille morts. Victimes
civiles, 4 morts: M Julien ELIE, la petite fille du boulanger Jacqueline LEROUX et sa parente Pauline X.,
dite Bouboule. Quant à la 4ème, je n’ai pu savoir qui
c'est. Paul LEFAUCONNIER ne connaissait pas ces personnes, peut
être encore a‑t‑il commis une erreur. Je vous donne
donc ces renseignements sous toute réserve. Les dégâts matériels
doivent être grands, mais je n'en connais que les principaux et
ceux qui nous touchent de plus près.
Une
mitrailleuse ayant été installée dans le clocher, celui‑ci
a été abattu sans pardon et ne doit plus être qu'un souvenir. L'église
ellemême a dû bien souffrir.
La
poste a été abattue par les obus d'une pièce de marine allemande
chargée de garder le carrefour et placée à Formigny.
La
propriété des Ygouf ‑ la maison seule je suppose ‑ a
été incendiée par les occupants avant leur départ, de même que votre
pauvre manoir de Than.
La
maison d'habitation de Louis a été incendiée par les Américains
dans le but d'y déloger d'hypothétiques allemands. Les autres bâtiments
de l'Ormel n'auraient rien.
Le
château de Vierville serait intact.
La
maison de mes parents n'aurait subi que de légers dégâts.
Par
ailleurs, mon frère aurait perdu un cheval et 15 ou 30 vaches
tuées ou disparues.
Ces
dégâts sont énormes, mais je suis heureux tout de même de savoir
que sa vie et celle de mes parents sont sauves.
La
bataille de Vierville aurait duré presque une journée, tandis qu'à
Formigny il y aurait eu peu de résistance. A Trévières, par contre
les combats ont redoublé de violence: je n’ai pu savoir au juste
quels étaient les
dégâts matériels. Je sais seulement que la maison de mon ami CHAPRON
(médecin) et celle de son voisin Mr FEUTRY sont à peu
près détruites. C’est tout ce que je sais. Par ailleurs, il y aurait
17 victimes civiles parmi lesquelles Mr ANCELIN, vétérinaire,
le seul nom qui m'ait été donné. Je suis donc rassuré sur le sort
de Mr et Mme POMMIER, car leur nom eut été le premier prononcé.
Marius
CHAPRON qui a d'abord passé pour mort a heureusement la vie sauve
ainsi que sa famille.
A
Longueville, il n'y a aucun dégâts chez les Babeur. Mlle Marthe
Babeur devait être à Vierville voir le débarquementrt, le dimanche 18 Juin, avec Paul Lefauconnier.
A
La Cambe, je crois qu'il y a eu beaucoup de résistance. Je sais,
toujours par la même source qu'on s'est battu à la grenade
dans la maison de Mr Henri LENEVEU où vous êtes allé avec Papa.
Entre
La Cambe et Osmanrville, à Cardonville, dans une grande ferme, on s’est battu a l’arme blanche
dans la maison sous les yeux des fermiers qui ne savaient ou se
mettre et qui en furent réduits à se cacher sous la table de leur
cuisine. Après le combat, ils trouvèrent cinq ou six cadavres dans
cette pièce, et une centaine dans la cour de la ferme.
A
Maisy : 23 civils morts. A Isigny, 26 victimes civiles, les extrémités
de la ville n'ont pas souffert mais le centre a dû faire l'objet
d'attaques aériennes et serait très endommagé. J'ai des raisons
d'espérer que nos amis BOULAND ont été épargnés.
Au
delà, vers la M'anche, je sais peu de choses sinon qu'un débarquement a eu
lieu à Ste Marie du Mont.
Vers
Bayeux, je sais seulement que des troupes ont débarqué à Port en
Bessin qui a été très abîmé, à Ver et à Arromanches. Bayeux a été pris sans coup férir, les troupes allemandes, peu nombreuses s'étant réfugiées à Sully ; des combats eurent
lieu dans le château qui a été entièrement détruit.
De
Mosles, je ne sais rien. MM LEFAUCONNIER croient qu'il n'y a rien
eu; mais je ne suis pas entièrement rassuré.
J'espère
être fixé bientôt, car tout laisse présager que la route me sera
libre dans peu de temps. Les troupes anglaises ont débordé la ville
au sud‑ouest et au sud‑est et l'enserrent dans des tenailles
menaçantes On peut donc croire que la bataille de Caen est virtuellement terminée
bien que l'intention premiere des occupants actuels était tout d'abord
de défendre la ville maison par maison, jusqu'à la dernière.
L’attaque aérienne sur Caen n'a duré pour ainsi dire que deux jours mais a été extrêmement pénible. La ville
est détruite aux trois quarts, mais moins par suite des bombardements
pourtant sévères que des incendies allumés au cours des deux premières
semaines de siége, un peu partout au centre de la ville.
Le
plus pénible fut d'assister à la destruction de nombreux quartiers
et des oeuvres d'art sans pouvoir rien faire. Les pompes à incendie
ont été en effet plusieurs jours, plus d'une semaine, sans fonctionner,
pour des causes diverses :
certaines pompes parties a Rouen, d'autres détruites ou endommagées
dès les premiers bombardements, enfin manque d'eau, et manque de
tuyautage pour prendre l'eau jusqu'à l'Orne, puis manque de carburant,
puis manque de pompiers, marque de dynamite et d'autorisation de
s'en servir.
Pour
le moment, nous vivons dans un calme relatif, mais un calme que
personne n'apprécie. Le désir unanime serait d'en finir même au
prix de nouveaux sacrifices, bien qu’au point de vue alimentaire
la situation ne soit pas alarmante pour le moment.
Je
crois que les journaux de Paris ont beaucoup exagéré les faits.
On a parlé dans un journal de cadavres gisant dans les rues, et notamment dans l'Eglise
St Jean, et dévorés par les chiens !! etc. etc.