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6 juin 1944:"ILS ARRIVENT"
Le soldat Gockel qui était au
WN62 et a raconté en détails ses
souvenirs

(détails)
Gockel au milieu de ses
camarades
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"Le
cri "Alerte!" lancé à l'intérieur
de l'abri, nous tira d'un profond sommeil vers une heure du
matin. Un camarade se tenait à l'entrée et hurla
encore, pour qu'il n'y ait aucun doute "le plus haut degré
d'alerte !" et nous poussa à nous dépêcher.
Mais les jours passés, on nous avait si souvent fait
sortir, que maintenant ça nous était égal.
Les plus durs à cuire se retournèrent dans leur
lit avec quelques jurons en cherchant à se rendormir.
Alors que le camarade se tenait encore dans l'entrée,
le sous-officier Förster apparut derrière lui
et cette fois, avec la phrase "Les gars, maintenant cela
devient sérieux, ils arrivent !" nous mit debout
immédiatement. Tous prenant leur fusil, se dirigèrent
au pas de course vers les armes lourdes. Toute fatigue était
oubliée. Les mitrailleuses, les canons et les mortiers
furent chargés. Prêts à tirer, nous nous
tenions près des armes. C'était une nuit comme
beaucoup d'autres. Mais bientôt les premiers messages
nous parvinrent depuis le poste de commandement (P.C.) de
la compagnie. À Sainte-Mère-Église, dans
le couloir aérien à environ 35 km à l'ouest
de Colleville-sur-Mer, dans la presqu'île du Cotentin
entre Carentan et Cherbourg, des troupes de débarquement
étaient parachutées. Une armada de bateaux avait
quitté les ports du sud de l'Angleterre et s'approchait
de la Normandie.
"Rien
n'était encore visible sur notre secteur de côte.
Tout restait calme. Était-ce à nouveau une fausse
alerte ? Le temps passait lentement. Cela devait-il vraiment
devenir sérieux ? Habillés d'un léger
treillis nous nous tenions tremblants de froid auprès
de nos armes. Le cuisinier distribua du vin chaud. Notre instinct
de survie prit aussitôt le dessus. Ayant effectué
des travaux de terrassement, nous avions gardé durant
la nuit le treillis -notre tenue de travail - car il était
prévu de creuser d'autres tranchées le lendemain.
Nous maudissions cette satanée alerte et attendions
le moment de pouvoir retourner dans notre abri. Le calme nous
pesait lourdement. La tension intérieure grandissait.
Bientôt il y eut dans l'air un bruit, qui laissait deviner
des vois de bombardiers qui s'approchaient. Et à nouveau,
comme si fréquemment ces derniers temps, notre bordure
de côte fut survolée. Mais le calme ne se prolongea
pas. Avec l'aube de nouvelles formations de bombardiers arrivèrent.
Des ombres sombres devinrent visibles à l'horizon.
D'abord nous crûment qu'il s'agissait de patrouilles
côtières allemandes. Les ombres cependant grandissaient
et devinrent si nombreuses, que nous ne pouvions plus y croire.
Les silhouettes de petits et de gros bateaux toujours plus
nombreux, se dessinaient. De nouvelles formations de bombardiers
s'approchèrent de la côte. À Port-en-Bessin,
quelques kilomètres à peine à l'est,
les premières bombes tombèrent. |
"Des
bombardiers s'approchèrent à nouveau de la côte.
Je me tenais dans mon bunker enterré. Devant moi il y avait
la mitrailleuse lourde sur son affût tournant. Trois ouvertures
de tir étaient orientées vers la mer. Je vérifiai
encore une fois les bandes de cartouches. Je cherchai à
me concentrer sur mon arme pour éviter de penser. Maintenant
les bombardiers étaient au-dessus de nous et il était
trop tard pour risquer le saut dans le trou individuel, qui devait
nous offrir un abri en cas d'attaque aérienne. C'était
trop tard pour cela. Je me fis donc tout petit sous le socle de
la mitrailleuse. Les bombes s'enfonçaient dans le sol sablonneux
et rocailleux en hurlant et en sifflant. Nous étions plongés
dans la boue et la fumée. Le sol tremblait, Les yeux et
le nez étaient pleins de poussière. Le sable crissait
sous les dents. Tout espoir d'aide était perdu : nos avions
tardaient à venir. Il n'y avait pas de canons de DCA dans
cette partie de la côte. Les bombardiers pouvaient lâcher
leur charge mortelle impunément. Entre temps, de lourds
obus d'artillerie de Marine explosèrent. Depuis une tranchée,
j'eus l'occasion d'observer, comment les bombardiers lourds lâchaient
leurs charges meurtrières sur un point d'appui voisin.
Bombes et obus de l'artillerie navale s'enfonçaient dans
le sol, projetant en l'air des mottes de terre, du barbelé,
et des blocs de béton. Mais ce n'était pas tout
: La flotte de débarquement qui s'approchait dans la grisaille
matinale préparait des choses encore plus effrayantes pour
les points d'appui. Pour nous commençait un combat sans
issue. Peut-être est-ce justement ce désespoir qui
a contribué à ce que nous nous défendîmes
si amèrement. Nous voulions survivre.
"Une
flotte s'étendait devant notre côte à perte
de vue. De gros bateaux de guerre semblaient se tenir devant nous,
comme pour une parade. Le spectacle, pour les rares survivants
du bombardement naval, a été une aventure vécue
unique mais effrayante.
"Salve
après salve, l'artillerie navale pilonnait sur notre point
d'appui. Les bateaux n'étaient qu'à une distance
d'environ 20 km. Cette distance s'amenuisait peu à peu.
À l'oeil nu, on pouvait de mieux en mieux distinguer les
détails de cette flotte qui arrivait. La grêle d'obus
qui tombait sur notre point d'appui devenait toujours plus violente.
De plus en plus de gerbes de terre montaient en l'air pour s'effondrer
à nouveau. La ceinture minée de la plage avait été
déchirée par les obus. Les barrages de mines et
les asperges de Rommel s'éparpillaient dans l'eau.
"Tout,
dans la flotte de débarquement témoignait d'un déploiement
de matériel prodigieux, auquel nous ne pouvions opposer
qu'une faible résistance qui allait en diminuant. Nos armes
lourdes étaient prévues pour tirer de près.
De ce fait il s'agissait pour nous d'attendre et d'attendre encore.
L'ennemi devait avancer à proximité immédiate
de la côte. Jusque là, nous n'avions compté
que sur un débarquement à marée haute, puisqu'à
marée basse, les bateaux se seraient échoués
sur le sable. Pourtant c'était marée basse. L'eau
était à environ 300 mètres du rivage.
"Des
bombes et surtout des obus avaient bouleversé notre point
d'appui. Mais nous n'avions pas encore subi de grandes pertes
en hommes. Au milieu de cette grêle d'obus, nous utilisions
chaque seconde possible, pour établir une liaison avec
le voisin. Environ 15 mètres devant moi il y avait un canon
antichar de 50 dont le servant était seul car son tireur
approvisionneur était blessé. 40 mètres à
ma gauche, il y avait un combattant isolé - comme moi -
avec une mitrailleuse lourde polonaise.
"Pendant
cette canonnade, la flotte de débarquement s'était
approchée suffisamment pour que tous les détails
en fussent nettement identifiables. À côté
de bateaux de guerre de différents types, il y avait des
transporteurs de troupes, des bateaux de débarquement et
des bateaux d'assaut prêts à débarquer l'armée
d'invasion sur le rivage. Soudain - vers 6 h 00 - le feu cessa
d'un seul coup. Il en résultat un calme inquiétant.
Mais cela ne dura pas. Les bateaux de guerre se remirent à
tirer. Les obus hurlèrent à nouveau. C'est alors
que se déchaîna un barrage d'artillerie sur les obstacles
de la plage. Une partie des troncs d'arbres fut déchiquetée.
Certains brûlaient. Lentement, mètre après
mètre, le rouleau de feu s'avançait. Un rouleau
monstrueux de brouillard et de fumée tournoyait avec des
craquements assourdissants, des hurlements, des sifflements et
des crissements, abattant tout et s'avançant vers nous.
Le rouleau de feu prenait son temps. Il savait que nous ne pouvions
lui échapper. Sans secours possible, j'étais allongé
sous le socle de ma mitrailleuse. Les premiers obus de ce rouleau
de feu tombèrent entre nos postes de mitrailleuses et nos
bunkers. D'autres passèrent à travers les fentes
de tir de mon poste de mitrailleuse. Les installations de mise
à feu de deux lance-flammes furent pulvérisées.
Sous cette grêle d'obus, je cherchai à vaincre ma
peur avec des prières spontanées courtes prononcées
à voix haute.
"Dans
la maison paternelle, durant les bombardements, en plus de la
prière du rosaire, nous appelions la mère de Dieu,
Saint Joseph et nos Saints Patrons, leur demandant protection
et secours. Maintenant, en cette heure je me remémorais
ces prières et les répétais constamment.
En tant que combattant isolé près de ma mitrailleuse,
je n'avais personne à qui parler dans cet enfer déchaîné
par l'artillerie navale.
"Au-dessus
et à côté de nous il y avait comme des roulements
de tambour et des crépitements. Les éclats volaient
en sifflant et en hurlant. Ils claquaient contre du bois ou du
béton ou s'enfonçaient dans le soi avec un bruit
sourd. Puis le silence revint.
"À
nouveau il y eut des sifflements et des crissements. Nous étions
six camarades à être répartis dans la partie
inférieure du point d'appui sur une étendue d'environ
80 mètres. Un seul d'entre nous avait été
blessé légèrement jusqu'à présent.
"Le
camarade Siegfried Kusta, le servant du canon anti-char de 50
vint en rampant dans mon bunker et cria: "Attention, Franz!
Ils arrivent!"
"Alors
la surface de la mer s'anima. Les bateaux d'assaut et des bateaux
de débarquement spéciaux s'approchèrent de
la plage. Les premières troupes de débarquement
entassées debout serrés sur les bateaux se précipitèrent
en dehors. L'eau leur allait jusqu'aux genoux, parfois jusqu'à
la poitrine. Une course commença sur la large plage sans
protection jusqu'au talus de galets, qui offrait le premier abri.
À présent on s'activait sur les points d'appui.
Jusque là nous n'avions utilisé aucune arme défensive.
Cela eût été insensé et inutile que
de vouloir riposter aux bombardements aérien et naval.
Nous n'avions tous pensé qu'à sauver notre vie dans
les bunkers et les trous de terre, aussi longtemps que possible.
Les premiers tirs de mitrailleuses nous appelèrent aux
armes. Les occupants des premiers bateaux d'assaut et de débarquement
s'effondrèrent morts ou blessés après quelques
mètres. Certains des premiers bateaux d'assaut flottaient
sans pilote à la surface de l'eau. Cela ne dura pas longtemps.
Le tir des bateaux à faible tirant d'eau, qui s'étaient
approchés très près de la plage, reprit.
Ils étaient essentiellement armés de canons à
tir rapide et de mitrailleuses lourdes, qui ouvraient maintenant
le feu contre nos positions et les emplacements de canons dispersés.
L'artillerie navale lourde prenait sous son feu l'arrière-pays.
"Avec
ma mitrailleuse lourde j'avais tiré quelques rafales sur
les bateaux de débarquement, lorsque celle-ci s'enraya
par suite de l'encrassement des bandes de cartouches durant le
bombardement. Rapidement, la bande de munitions fut extraite,
secouée et à nouveau introduite. À cet instant
même, ma mitrailleuse fut criblée de balles entre
mes mains. Aujourd'hui encore je ne peux comprendre comment je
m'en suis tiré sans la moindre blessure.
"Nous
fûmes surpris, qu'avec aussi peu de défenseurs restants
nous ayons stoppé l'invasion de notre littoral.
"Nous
pensions aux nombreuses victimes des bombardements et des destructions
chez nous en Allemagne. Ici nous étions en face du même
adversaire. Mais contrairement aux nombreux civils de là-bas,
qui étaient sans défense contre les bombardements,
nous pouvions nous défendre. Et nous voulions survivre!
"Un
camarade avait tiré obus sur obus avec son canon de 75.
Mais à ce feu, les bateaux de débarquement qui approchaient,
répondirent rapidement. Les ouvertures de tir étaient
masquées par le brouillard et la fumée des obus
qui explosaient. Quelques obus ayant pénétré
par ces ouvertures mirent le canon hors de d'usage. Le servant
du canon réussit à se mettre en sécurité
tout en n'étant que légèrement blessé.
"À
20 mètres à peine, à côté du
canon de 75 pointé vers la mer, il y avait un "Tobrouk"
avec une mitrailleuse MG 42. Cette nouvelle mitrailleuse à
tir rapide, avait récemment fait ses preuves contre l'assaut
des masses d'infanterie russe. J'ai retrouvé aussi les
deux camarades de ce poste en 1964 au cimetière militaire
de La Cambe.
"Environ
40 mètres derrière moi, dans la maison qui renfermait
notre PC et la cuisine et qui avait déjà été
détruite au début du bombardement par l'artillerie
navale, d'innombrables obus explosaient toujours et des morceaux
de bois et des restes de mur étaient projetés sans
cesse en l'air.
"À
environ 15 mètres devant moi, en direction de la plage,
il y avait dans un creux aménagé le canon anti-char
de 50 servi par Siegfried Kusta. Cet emplacement de canon n'était
pas visible de la mer. Avec ce canon. Siegfried défendait
la plage depuis le WN 62 jusqu'au WN 61. Plusieurs chars et bateaux
en flammes après avoir été touchés,
prouvaient que ce soldat avait empêché le franchissement
du talus de galets de la plage grâce à son expérience
acquise sur le front de l'est. Emest Hemingway a mentionné
ces chars et de ces bateaux brûlant sur la plage.
"Entre
temps, la deuxième vague de bateaux de débarquement
arriva. Une nouvelle course eut lieu vers la plage. À nouveau
les occupants des points d'appui se défendirent. Mais la
résistance fut plus faible. De plus en plus de camarades
étaient morts ou blessés. La mer montait lentement.
L'eau se rapprochait du bord. Le parcours à découvert
n'était plus aussi long pour les troupes de débarquement.
Des bateaux de débarquement avec des chars d'assaut ouvraient
leurs portes abattantes et les chars roulaient rapidement vers
la plage en tirant. Depuis quelques heures le combat allait et
venait. La plage était couverte de morts, de blessés
et de soldats en quête d'un abri. La marée arrivait.
L'eau montait toujours davantage. Tous ceux qui pouvaient courir
ou ramper, cherchaient à atteindre le talus sauveur. Là
encore beaucoup furent victimes de notre défense.
"Mais
de notre côté il y eut également des pertes
importantes. Les blessés légers furent bandés
et renvoyés. Les blessés graves furent bandés
et allongés dans un endroit protégé. Les
camarades morts restèrent étendus. Personne n'avait
le temps de s'occuper des morts.
"De
nombreux soldats des troupes de débarquement atteignaient
maintenant le talus de galets qui leur fournissait une protection.
Là, ils pensaient être en sécurité.
Mais pour un court instant seulement. Nos mortiers avaient attendu
cet instant pour ouvrir leur feu de barrage sur la levée
de galets. Des obus avec allumage à percussion explosèrent
sur les galets. Les éclats d'obus, les gravillons qui voltigeaient
et les morceaux de pierre occasionnèrent à nouveau
des pertes sérieuses aux unités débarquées.
"La
marée montante amena sur le rivage les soldats morts et
blessés des troupes de débarquement en même
temps que des débris de navires et des épaves de
bateaux. C'était une vision scandaleuse, de voir constamment
de nouvelles troupes envoyées à la mort. Peter Busemann,
un étudiant du Michigan aux USA, trouva dans des livres
d'écoliers ce compte-rendu : "Les soldats US avançaient
comme des automates à travers le feu de la défense
vers les positions allemandes". À son idée,
cette réalité de "se précipiter dans la
mort comme des automates" n'était pas imaginable. Nous
étions à portée de voix devant eux.
"Vers
midi, la marée montante avait atteint le talus de galets.
Les bateaux de débarquement et les péniches à
faible tirant d'eau, étaient échouées devant
nous à 100 mètres à peine. Nous saisîmes
nos fusils et cherchâmes à empêcher d'autres
débarquements.
"Les
premières troupes avaient atteint les zones à l'ouest
et à l'est de notre point d'appui et avaient conquis d'autres
points fortifiés qui avaient subi de fortes pertes par
suite des attaques aériennes et de la canonnade de l'artillerie
navale et de là ils pénétraient plus avant
dans l'arrière-pays. Nous devions maintenant nous défendre
également contre les attaques venant de l'arrière.
Il ne venait pas de renfort. Michael Schnichels fut envoyé
en émissaire à la compagnie, pour chercher du renfort,
mais il ne revint pas. À Colleville se déchaînaient
déjà des combats acharnés. Il n'y avait plus
de renfort possible.
"Comme
Michael me le décrivit après la guerre, il était
à Colleville caché derrière un cheval mort.
Celui-ci fut alors touché par un obus, et de ce fait le
recouvrit complètement avec les lambeaux de son corps en
l'aspergeant de son sang. Lui-même n'eut que de légères
blessures dues aux éclats. Pour les américains qui
montaient à l'assaut, Michael trouvé gisant dans
le corps du cheval en lambeaux, dut être un spectacle horrible.
Un "Ami' lui fourra aussitôt une cigarette dans la bouche.
"L'adversaire
débarquait toujours plus de troupes, et notre résistance
allait en faiblissant. Aux alentours de midi, à marée
haute, deux petits bateaux de débarquement passèrent
devant le WN 62 sur des mines fixées sur des obstacles
recouverts par la mer. De fortes explosions mirent les bateaux
en pièces. Il n'en resta que des épaves.
"Vers
11 heures, après une pause du tir, un grand transporteur
de troupes (Landing Craft Infanterie LCI) vint directement devant
nos positions, à quelques mètres de la plage. Des
passerelles latérales étaient remplies de soldats
tassés les uns contre les autres. Il y eut à nouveau
un tir sur notre point d'appui inférieur. Ensuite Siegfried
Kuska s'approcha de moi en rampant, le fusil à la main.
Son canon anti-char n'était installé que pour tirer
parallèlement à la côte. Le feu roulant se
déplaça alors sur le terrain en pente douce du point
d'appui. Nous pouvions respirer. Il n'y avait pas de problème
de munitions. Quelques caisses de munitions pour ma mitrailleuse
étaient posées à côté de nous.
"Le
LCI, une grosse cible, se trouvait à 120 mètres
à peine devant nous. Autour de mon bunker enterré,
détruit par le tir, nous nous étions cherché
des endroits offrant le maximum de sécurité. Après
un tir nourri avec nos fusils sur les passerelles latérales
et sur la passerelle de commandement, une grande confusion régna
bientôt à bord du bateau. Des ordres à voix
forte et saccadée émis par haut-parleur résonnaient
jusqu'à nous.
"Lorsque
le bateau, dix à quinze minutes plus tard - un temps infini
pour nous - repartit, nous respirâmes avec soulagement.
Nous nous regardâmes heureux. Cette fois encore nous en
étions sortis indemnes.
"Comme
nous n'avions rien mangé depuis dix-huit heures, je voulus,
après concertation, chercher quelque subsistance dans l'abri
à personnel.
" J'atteignis cet abri à l'est de notre nid de résistance,
vers l'intérieur des terres, d'abord par des tranchées,
puis à travers de l'herbe en feu et un massif de genêts.
Dans la tranchée devant l'abri, je rencontrai deux camarades,
Helmut Kieserling et Paul Hâming, portant une mitrailleuse
légère et un fusil. Des balles sifflaient au-dessus
de nous, ne venant pas uniquement de la mer, mais également
du côté ouest. Tous deux m'énumérèrent
les noms de plusieurs camarades morts ou blessés.
"Sur
le WN 61 et le WN 60 situé plus à l'est, nous aperçûmes
des troupes de débarquement se dirigeant en file indienne
vers l'intérieur du pays. Deux heures approximativement
après le débarquement, le canon de 88 du WN 61,
qui était sous le commandement de l'adjudant-chef Schnüll,
s'était tu. J'ai retrouvé aussi l'adjudant-chef
Schnüll au cimetière militaire allemand en 1964.
"Nous
décidâmes, que j'allais sauter dans l'abri sous la
protection des armes des deux camarades pour y chercher du pain
de guerre, de la saucisse et des bidons de lait. Comme d'habitude,
j'étais allé chercher le lait chez un paysan de
Colleville la veille.
"Pour
le 6 juin, notre plan de travail avait prévu des travaux
de terrassement: la prolongation des tranchées dans la
partie inférieure du point d'appui. De ce fait je portais
mon treillis qui était la tenue de travail. Ma plaque d'identification
était suspendue à mon lit. Mon livret militaire
se trouvait encore dans la tunique de mon uniforme. Le chapelet
que ma mère m'avait donné à emporter était
également dans une poche de ma tunique. J'avais encore
un petit étui avec une médaille de Lourdes venant
de mon père. Il l'avait tout le temps portée pendant
les années 1916-18. En grande hâte je rassemblai
papiers et médailles.
"En
passant, j'aperçus le dentier de Heinrich Kriftewirth qui
nageait dans son verre d'eau. D'abord déclaré mort
- la plaque d'identification était cassée -mais
n'étant que légèrement blessé, Heinrich
s'était réveillé dans sa casemate de protection,
sortant d'une profonde inconscience, et avec l'aide d'un autre
blessé léger, s'était rendu à Colleville
en hâte. Qu'a dû penser le découvreur de ce
dentier ?
"Fusils,
mitrailleuses et caisses de munitions auprès de nous, nous
apaisâmes faim et soif avec des bouchées avalées
précipitamment et de grandes gorgées de lait froid
pris dans le pot. Je n'avais pas réfléchi au fait
que le lait froid avalé en vitesse avec l'estomac vide,
est laxatif. Après m'être brièvement entendu
avec les deux camarades je sautai hors du fossé par-dessus
un talus m'abritant par rapport à la mer. Pour ne pas faire
dans mon pantalon, je le retirai si vivement que sa couture se
déchira. Le ceinturon supporté par deux courroies,
la cartouchière, sans oublier les poches remplies grenades
et les bretelles, obligatoires dans la Wehrmacht, ne me permirent
pas de faire autrement.
"Avant
de repartir vers la partie inférieure de notre point d'appui,
je vis 50 mètres plus loin, contre le talus, un canon anti-char
installé dans un champ. Il ne se trouvait pas là
deux jours auparavant. Ce canon était pointé sur
le WN 61. Deux soldats plus âgés me virent arriver
avec mon pantalon déchiré. Ils comprirent aussitôt
mon embarras et me dirent sans tergiverser : "Cherche dans nos
pantalons s'il y en a un qui te va. Nous n'avons plus besoin d'uniforme
de rechange, et tu ne peux plus atteindre ta position. Un Ami
est déjà assis là-bas."
"Nous
échangeâmes ce que nous savions sur ce combat défensif.
Nous fûmes unanimes pour constater que nous ne savions pas
encore, comment nous allions sortir de ce pétrin. Pendant
cette conversation, notre adjudant-chef et le commandant du point
d'appui arrivèrent en rampant pour sortir de la ligne de
tir directe, car l'adjudant-chef était grièvement
blessé dans le dos. À notre gauche, vers l'ouest,
nous avions constaté que le WN 64 avait été
envahi et que les fantassins américains avait déjà
pénètre à l'intérieur du périmètre
de ce nid de résistance.
"Etant
un jeune soldat ayant tout juste dix-huit ans, de vieux soldats
me firent quelques recommandations avant que je ne reparte en
direction de l'abri à personnel auprès duquel se
trouvaient mes camarades. Sur une longueur de 50 mètres
je ne craignais aucun tir en étant au pied du talus. Le
corps tout contre ce talus, je grimpai quelques mètres
jusqu'à sa partie supérieure, dans le but de gagner
en quelques bonds rapides le fossé protecteur où
étaient mes deux camarades. La main gauche avait atteint
le haut du talus et je me redressai lentement toujours collé
au talus. Lorsque ma tête fut au niveau de la main, je ressentis
soudain un coup brutal à la main gauche. Je me laissai
tomber en arrière jusqu'au bas du talus et vis alors que
trois doigts de cette main ne tenaient plus que par les tendons.
"Mon
fusil était resté à mi-hauteur du talus,
et sans lui je ne me sentais pas en sécurité, de
sorte que je remontai à nouveau en rampant. Et avec le
fusil, je me précipitai vers les camarades à l'emplacement
du canon antichar. Dès mon arrivée, l'un d'eux tenait
déjà des bandes. Je le priai de prendre des précautions
car je tenais à garder mes doigts. En guise de consolation,
il me dit sur le chemin du retour vers Colleville : "C'est
un bon coup de feu pour retourner chez toi. Sois heureux de pouvoir
toujours courir. Nous ne savons pas encore comment nous allons
sortir de ce feu d'artifice." Un vétéran
américain qui est maintenant un ami m'a dit: "Ce fut
un coup de feu qui valait pour toi un million de dollars."
"J'ai
aussi retrouvé mes camarades Heimut Kieserling et Paul
Hâming en 1964 dans le cimetière militaire allemand
de la Cambe.

La fuite de Franz Gockel
l'après midi du 6 juin

L'itinéraire de fuite de Franz
Gockel
|
"Sur
le chemin en direction de Colleville, je me remémorai
des lettres de ma mère. Chaque lettre se terminait
avec le souhait: "Que Dieu te protège."
"Rampant
et courant, le fusil solidement coincé sous le bras,
je me dépêchais vers Colleville-sur-Mer, entre
de hautes haies. J'entendais les combats qui faisaient également
rage dans le village. Des coups de fusils et de mitrailleuses
résonnaient. À l'entrée du village,
je rencontrai à nouveau quelques camarades de mon
point d'appui, blessés.
"L'adversaire
était entré depuis quelques heures déjà
dans Colleville-sur-Mer.
Entre Colleville et St Laurent-sur-Mer, les troupes de débarquement
avaient rapidement atteint la terre ferme et avaient pénétré
à l'intérieur. Le commandant de la compagnie
et plusieurs camarades étaient déjà
tombés devant l'église, au cours d'attaques
inattendues venant de l'intérieur des terres.
"Près
de l'entrée du bunker de la compagnie à Colleville,
des cadavres de soldats allemands étaient étendus,
recouverts de bâches de tente, les bottes ou les souliers
à lacets étant seuls visibles.
"Je
me laissai tomber sur le sol en béton du bunker à
demi obscur. Alors seulement, pensant être sorti de
la zone dangereuse, je ressentis de violentes douleurs à
la main.
|
"Je
reconnus l'adjudant-chef Pie à sa voix et l'entendis décrire
la bataille sur la côte. Il disait: "Je suis le dernier
du WN 62, il ne doit plus y avoir personne en vie." Il
fut alors tout étonné, lorsqu'il apprit que je l'avais
vu partir en rampant sous les barbelés alors qu'il était
grièvement blessé. C'est une petite heure après,
que je reçus le coup dans la main.
"On
nous décrivit les combats auprès de l'église.
On rappela les noms de plusieurs camarades, qui étaient
tombés entre le PC de la compagnie et l'église,
qui n'étaient distants que de 60 mètres. Avant que
l'on ne pût repousser les américains qui avaient
investi l'église et le clocher, notre commandant de compagnie
le Lieutenant Bauch, un autre officier, quatre sous-officiers
et dix camarades étaient tombés.
"Notre
cantine dans la ferme voisine avait déjà été
vidée et saccagée. Des camarades de ma connaissance
cherchaient une protection derrière les murs de devant.
Un camarade formé en même temps que moi en Hollande,
Franz Wilden, me tendit une saucisse sèche du bas du camion.
Je l'ai également retrouvé au cimetière de
la Cambe après la guerre. Quelques blessés furent
encore hissés sur ce camion. Plusieurs morts avaient été
retirés du chemin et mis dans les fossés peu profonds.
"Avec
nous, il y avait un "Ami" et un civil français.
"La
route allant de Colleville à Ste Honorine-des-Pertes, sans
haies ni arbres, permettait de voir la mer. Celle-ci grouillait
de navires de tailles diverses. De grands bateaux de débarquement
étaient surmontés de ballons de barrage contre les
avions, mais ceux-ci servaient de repères pour notre artillerie
en arrière. Très vite, les batteries manquèrent
de munitions. Les maisons à l'entrée du village
de Ste Honorine étaient détruites par les tirs.
Après la guerre, Yvonne me raconta que l'un de ses oncles
et sa cousine avait été tués dans le bombardement
de l'artillerie navale. La traversée du village avec le
camion, n'était pas possible. Des soldats qui avaient cherché
refuge dans les fossés de chaque côté de la
route à l'entrée du village, avaient eux aussi été
victimes de l'artillerie navale. Nous qui n'étions que
légèrement blessés, prîmes la direction
de Bayeux pour rejoindre l'hôpital militaire de notre division,
où j'avais été soigné pour une infection
durant trois semaines en novembre 1943.
"Trois
blessés graves restèrent couchés dans le
camion. Le chauffeur voulait retourner à Colleville, pour
trouver une autre route allant à Bayeux. Mais nous les
blessés légers, nous ne voulûmes pas rouler
à nouveau sur cette route visible de la mer, dans le camion
découvert.
"Nous
fîmes à pied le chemin jusqu'au village voisin, Etreham.
À l'entrée de ce village, se trouvait en bordure
de route, une batterie d'artillerie bien camouflée par
une haie bocagère; elle n'avait pas encore été
découverte par les avions de chasse. Cette batterie permettait
de défendre la plage de Colleville-sur-Mer. Il ne restait
plus que quelques obus et il ne fallait pas songer à un
ravitaillement de jour. Les avions de chasse des alliés
avaient la maîtrise de l'air. De toute la journée,
je n'avais pas vu un seul avion allemand. Le chef de batterie
essaya de se renseigner auprès de notre prisonnier. Depuis
l'emplacement de la batterie, on ne voyait pas la côte.
Il n'existait plus de liaison avec le poste d'observation de l'artillerie
et une liaison avec la côte de débarquement par une
autre station d'observation n'avait pas encore pu être établie..
"Dans
le village d'Etreham, Kurt Wamecke, le caporal d'un poste d'observation
d'artillerie, se tenait au bord de la route. Couché à
plat ventre sur le sol dans le WN 62, une balle lui avait traversé
les deux fesses. Finalement, avec beaucoup de chance il avait
pu atteindre un fossé qui l'avait sauvé. Ici deux
françaises charitables changeaient sa bande couverte de
sang. Kurt Warnecke, originaire du voisinage de Magdebourg, s'est
rapidement remis de ses blessures, en deux semaines. Il est revenu
en Normandie, dans son unité d'artillerie, après
avoir été reconnu apte au service. Il est tombé
quelques jours après. Lui aussi, je l'ai retrouvé
au cimetière militaire allemand de la Cambe.
"Entre
temps, mon adjudant-chef ressentit des douleurs si violentes qu'il
dit: "Nous avons absolument besoin d'une voiture à cheval.
Je ne peux plus supporter ces douleurs. Il faut que nous atteignions
l'hôpital le plus vite possible."
Nous
nous arrêtâmes à la ferme suivante. Le paysan
effrayé et sa femme nous apportèrent aussitôt
du lait et du cidre en espérant que nous allions aussitôt
repartir. Lorsque notre adjudant-chef ordonna au paysan de nous
conduire à Bayeux avec une voiture à cheval, l'homme
et la femme s'effondrèrent, les enfants demeurant craintivement
en arrière. La fermière s'accrochait à son
mari en pleurant. Les enfants également se jetèrent
sur leur père avec de gros sanglots. Expliquer à
la femme que son mari allait aussitôt pouvoir revenir de
Bayeux, ne la calma pas. Suppliante, elle nous implorait de ne
pas l'emmener. La paysanne voyait surtout le danger que représentaient
les avions peuplant le ciel. Plus particulièrement dans
la matinée, ils avaient tiré sur tout ce qui bougeait
et maintenant c'étaient les routes et les chemins de l'arrière
qui étaient davantage surveillés. Devant Etreham,
nous avions vu dans les champs d'innombrables vaches, victimes
des avions volant à basse altitude.
Durant
cette discussion, notre adjudant-chef - je me tenais auprès
de lui avec un autre camarade - posa son pistolet sur la table
de la cuisine, sans un mot, puis réclama un cheval et une
voiture en s'adressant au paysan, tout en regardant la femme et
les enfants: "Je comprends la peur de votre femme, j'ai également
une famille qui m'attend. Donnez-nous un cheval et une voiture.
Nous avons un français avec nous, c'est lui qui conduira
et qui vous les ramènera tous deux. " On nous donna
alors une charrette qui servait à transporter les bêtes,
avec de hautes ridelles de chaque côté, et un cheval.
Je crois que c'était la plus vieille rosse de Normandie,
qui, dans cette ferme, vivait sa retraite. Après un voyage
cahotant, au cours duquel il fallut toujours presser le cheval,
nous atteignîment Bayeux par des chemins étroits,
entre de hautes haies, et toujours avec la peur d'avions volant
bas. L'adjudant-chef Pie est tombé quelques mois plus tard
en Hollande.
À
notre arrivée à l'hôpital, nous fûmes
instantanément entourés de français, hommes
et femmes, qui voulaient savoir: "Est-ce bien le débarquement
dont vous nous parliez si souvent ?" Le prisonnier américain
fut observé avec intérêt.
Atterrés,
nous constatâmes que les services allemands de l'hôpital
avaient été évacués. "Qu'allait-il
advenir à présent ?" Alors seulement, nous vîmes
que le conducteur de notre attelage, un français d'environ
30 ans, avait disparu. Au PC de la compagnie, on nous avait dit:
"Cet homme fait partie de la Résistance, il a ouvert
l'église aux américains. Dénoncez-le à
la prochaine Feld-Gendarmerie."
Tout
cela ne nous intéressait plus. Nous voulions poursuivre
notre route jusqu'à l'hôpital allemand le plus proche.
La question était donc : "Où se trouve l'hôpital
le plus proche et comment y parvenir ?"
Oui
! nous eûmes de la chance. Des ambulances arrivèrent
pour chercher encore des blessés de l'hôpital qui
avait été déménagé. Ce fut
pour nous une chance de pouvoir partir avec un camion portant
la Croix-Rouge. Cependant les conducteurs nous avertirent: "Ne
vous faites pas trop d'illusions! Sur la route de Bayeux à
Balleroy, plusieurs colonnes de véhicules, dont des voitures-ambulances,
ont été mitraillées et ont brûlé.
Nous allons attendre le crépuscule pour tenter le voyage".
Nous partîmes sans lumières. Plusieurs fois nous
croisâmes des tas de véhicules détruits. Entre
temps, la nuit était tombée et les Jabos (chasseurs-bombardiers)
redoutés avaient cessé leur action sur tout ce qui
bougeait sur terre.
Ce
long voyage se termina devant la ville de Vire qui était
très endommagée et brûlait encore en maints
endroits. Presque toute la ville avait été la cible
de violentes attaques aériennes. L'ambulance ne pouvait
aller plus loin. Nous nous logeâmes dans une ferme tout
près de la ville. Les habitants avaient quitté la
maison en toute hâte au début du bombardement: le
repas était encore sur la table. Nous nous réconfortâmes
avec les provisions de la maison. Il y avait du pain, du lait,
du beurre et des oeufs en abondance. Un tonnelet de calvados fut
découvert et on en remplit quelques bouteilles qu'on boucha
et qu'on emporta.
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