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William
Marshall, du 336ème Engr Bon
Nous étions en approche de la plage lorsqu'une
salve d'artillerie tenta de nous atteindre et explosa en une gigantesque
gerbe d'eau sur notre droite. Le bateau fut endommagé et commença à pencher
légèrement à tribord. Nous étions presque arrivés à terre (sur Fox
Green) lorsque le commandant hurla: "En arrière toutes !"...
Nous retournâmes en mer de quelques centaines de mètres, avant de stopper.
A ce moment, nous vîmes l'un de nos bateaux qui filait sur nous parallèlement
à la plage, faisant feu avec ses canons lourds sur une cible de la côte.
Ce navire courageux passait aussi près de la côte que le lui permettait
son tirant d'eau, mais j'étais malgré tout surpris qu'il ne déchirât pas
sa quille et ne coulât pas. Notre commandant le salua, lorsqu'il nous
croisa. Après un bref entretien, l'autre officier nous conseilla : "Fiez‑vous
à votre propre jugement !" puis le navire poursuivit sa mission
vers l'Ouest. Nous
retournâmes au large et suivîmes sa direction parallèlement, à la plage et hors
de portée de l'artillerie, vers l'extrémité droite d'Omaha (vers Dog Green). Maintenant
le cap un certain temps, nous virâmes ensuite en direction de la plage. Nous atterrîmes
beaucoup plus à droite de l'objectif fixé, quelque part sur le secteur Dog. Alors
que nous accostions, l'artillerie chercha à nous atteindre mais son tir fut trop
court. Les têtes se baissèrent à nouveau derrières les plaques blindées, alors
que nous abaissions la rampe. Dans le moment d'affolement qui suivit, le capitaine
du bateau cria : "Quittez le bateau en vitesse ! Vous attirez le feu sur
nous 1" Le major Humer se redressa au pied du bateau et ordonna ; « Allons‑y ! »,
sautant le premier dans la fournaise. Les hommes lui emboîtèrent prestement le
pas. Quittant ma place, je suivis les hommes de mon équipe sur la rampe, puis
sautai dans l'eau qui m'arrivait aux genoux. Je progressai vers la gauche, en
me dandinant avec le reste du groupe. Alors que je me rapprochai de la plage,
de façon inattendue, l'eau devint plus profonde, m'obligeant à marcher sur la
pointe des pieds en tirant la tête en arrière pour pouvoir respirer. Paralysé
d'angoisse, j'avais conscience qu'un obus pouvait provoquer un évanouissement
mortel, en explosant dans l'eau. Soudain je sentis le sol remonter sous mes pas.
Devant moi, un camarade qu'on appelait The Sack ‑ en raison de sa ressemblance
avec le personnage de bande dessinée Sad Sack ‑ avait disparu sous l'eau.
Comme il prenait appui sur le sol pour sauter, je réussis à lui donner une impulsion
qui, conjuguée à celle d'une vague, lui permit d'atteindre la plage. je n'étais
pas entièrement sorti de l'eau, lorsque je vis, sur ma gauche un objet semblant
surgir du sable, qui grandit au dessus de nos têtes, entraînant dans sa course
folle la formation d'un nuage de sable tourbillonnant. Quand le tourbillon se
calma et que ce nuage fut retombé, je réalisai qu'il s'agissait d'un obus d'artillerie
de 88. Nous pouvions être reconnaissants qu'il se fût comporté comme un boulet. L’obus
suivant se comporta comme un obus mais je connaissais maintenant son bruit caractéristique
et cherchai à m'en protéger en me jetant sur le sable. Après l'explosion, j'entendis
quelqu'un à ma droite appeler un infirmier. Me retournant, je vis que le sergent
Billy Heehan avait été touché, et qu'un secouriste était déjà penché sur lui.
Lorsque je me redressai pour courir vers la ligne des dunes qui offrait une protection,
j'aperçus sur le sable un étui renfermant un détecteur de mines, étiqueté The
Sacks. Je le saisis par la poignée et l'emportai avec l'idée qu'il me servirait
certainement par la suite. Je
réussis à m'abriter derrière les dunes. Mes vêtements mouillés et le détecteur
de mines en sus représentaient une charge bien plus importante que celle initialement
prévue. J'y portai remède en jetant l'étui du détecteur pour n'en garder que le
contenu. Je l'assemblai, fourrai les batteries dans la poche de ma veste et mis
la boite de contrôle en bandoulière. En me retournant avant d'aborder le long
parcours en direction du vallon F‑1, j'aperçus un groupe de prisonniers
accroupis les uns contre les autres derrière une carcasse de bateau. Ce furent
les premiers et les derniers soldats ennemis que je vis ce jour‑là. Certains
avaient des pansements et le visage hagard. Je
courus sur la plage en direction de l'Est mais n'étais pas encore arrivé bien
loin, quand je fus obligé de m'allonger à plat ventre à cause des obus. Ce faisant,
je réalisai que je devais réviser mon équipement. Il était impossible de tenir
mon détecteur de mines dans une main, le fusil clans l'autre et de réussir ainsi
à trouver mon chemin à travers le champ de tir. Je mis donc mon fusil en bandoulière
à la manière d'un cosaque, le canon dirigé vers le bas et plaçai le détecteur
sur le sac à dos. Je pris également le temps d'enlever le masque à gaz qui était
sur ma poitrine pour l'attacher sur ma hanche gauche. Ainsi pourrais-je m'aplatir
plus facilement sur le sol : un atout que recherche tout soldat pris sous le feu
de l'ennemi. La
plage était encombrée de matériel détruit, brûlant et fumant. Des centaines de
corps gisaient partout sur le sol, tous portaient le même uniforme que moi. Entre
les détonations des obus, je sautais d'une carcasse à l'autre avec précaution,
attentif à ne pas me retrouver à proximité d'une cible. J'étais devenu expérimenté
au combat. D'après le son, je pouvais reconnaître à quelle distance approximative
l'obus allait exploser, et en conséquence de quoi, je n'en tenais pas compte ou
je battais tous les records de vitesse pour sauter dans les décombres. Une fois
mon estimation fut un peu juste : en effet, suite à une explosion derrière moi,
un morceau d'acier large comme la moitié de mon poing, sifflant et hurlant, s'enfonça
dans le sable mouillé à peine un pas devant moi. Çà et là, je me trouvais également
sous le feu moins dense d'armes individuelles ‑ un risque bénin comparé
à celui du tir d'artillerie. Au
début de ma course, je pus reconnaître la silhouette familière du major Humer,
grâce à son mégot de cigare fiché au coin de ses lèvres. Il nous conduisit vers
la plage. Après la première salve de tir, alors que la tentation de nous enterrer
devenait très forte et presque irrésistible, il nous incita à ne pas rester sur
place. Sur son conseil, j'appris comment tenir sous un bombardement, tout en augmentant
mes chances de survie. Mais je l'avais perdu de vue et il me semblait que j'étais
seul, séparé de mon unité. Les seuls soldats vivants que je voyais, étaient blessés
ou erraient sans chef, à la recherche du premier abri providentiel. Je supposai
que le reste de la compagnie, bien qu'il fut hors de mon champ de vision, devait,
tout comme moi, errer sur la plage entre les carcasses de matériel. A
la recherche de ma compagnie, j'arrivai à la limite entre les secteurs Dog et
Easy. En effet, je vis un soldat qui, bien que mort, servait toujours son pays,
en tenant le manche de la pancarte. Dans le secteur Easy, le feu semblait s'intensifier
à mesure que j'avançais. Ce fut un parcours très difficile : chaque fois que je
me jetais à terre, le fusil cognait l'arrière de ma tête, repoussant le casque
qui roulait devant moi sur le sable ; alors je me précipitais fébrilement à quatre
pattes pour le rattraper. Quand je bondissais à nouveau, c'était la boîte de contrôle
qui pendait devant moi et entravait ma tentative de m'élancer avant J'arrivée
de l'obus suivant. Le nombre de fois, où je me jetais sur le sable puis me relevais,
correspond exactement à celui où je me signais et priais pour rester vivant lors
du bond suivant. le me demandais si dans l'instant d'après, je n'allais pas devenir
invisible pour le reste du monde ou si je n'allais pas subitement sentir un coup
qui allait me laisser sur le sable, grièvement blessé. |