|
La Compagnie A (Able
Cy) du 116°rég., embarquée dans 7 LCA, est encore
à 4500m de la plage quand elle est prise pour la première
fois sous un feu d'artillerie. Les obus tombent court. A 1000m,
le bateau N°5
est frappé à mort (en
fait il a probablement coulé suite à des avaries
subies lors de sa mise à l'eau, lorsqu'il a abordé
un autre LCA) et
coule. Six hommes se noient avant que des secours arrivent. Le
sous-lieutenant Edward Gearing et vingt hommes pataugent avant
d'être recueillis par un patrouilleur de la marine, manquant
ainsi le combat sur le rivage. C'est leur jour de chance.
Le soldat John Barnes de la Cie A/116
était dans ce LCA. Alors qu'il approchait en ligne de front
avec 11 autres bateaux, quelqu'un cria: "Regardez! Vous raconterez
ça à vos petits enfants!"
Et Barnes pensait: "Oui, si nous
en sortons vivant."
Devant, il pouvait voir le clocher de
Vierville. La Cie A était exactement au bon endroit. Le
LCA fonçait en rugissant à travers les vagues.
"Tout d'un coup un tourbillon d'eau enveloppa
mes chevilles et l'avant du bateau plongea. L'eau atteint rapidement
ma taille et nous avons appelé les autres bateaux de chaque
côté. Ils nous firent un signe d'adieu en réponse.
Le bateau coula sous mes pieds. Je pressais les cartouches de
gaz de ma ceinture de sauvetage. La boucle sauta et elle fila.
J'agrippais le dos de l'homme à côté de moi,
je coulais. Je grimpais sur son dos, paniqué. Des têtes
flottaient sur l'eau. Nous voyions les autres bateaux s'éloigner
vers le rivage."
Quelques hommes avaient
muni leurs armes de ceintures de sauvetage et les avaient gonflées.
Barnes vit un fusil flottant, puis un lance-flammes avec 2 ceintures
autour.
"Je m'y accrochais, mais je continuais de
couler. Je ne pouvait garder la tête hors de l'eau. J'essayais
de larguer les sangles de mon gilet d'assaut, mais je n'arrivais
pas à bouger. Le lieutenant Gearing attrapa mon gilet et
coupa les sangles avec son couteau ce qui m'allégea. Maintenant
je pouvais nager."
Le groupe était
à 1 kilomètre du rivage. Le sergent Laird voulait
y aller en nageant, mais le lieutenant Gearing dit: "Non,
nous allons attendre et nous faire repêcher par un bateau
qui passera par ici." Mais aucun ne voulait s'arrêter;
les pilotes avaient l'ordre de continuer et de laisser le travail
de sauvetage à d'autres.
Au bout d'un moment, "Nous avons
entendu un appel amical d'un LCA. Il s'arrêta, son bateau
était vide. Il nous aida à grimper à bord.
On reconnut le pilote. Il était de l'"Empire Javelin".
Il ne retournais pas à la plage. Nous avons demandé
ce qu'étaient devenus les autres. Il dit qu'il les avaient
débarqués OK. Nous revînmes ainsi sur l"Empire
Javelin", que nous avions quitté à 4 heures du matin.
Depuis combien de temps? Quelques minutes, il me semblait. Quand
j'ai pensé à demander, il était 13 heures."
Barnes et sa section
de navire étaient des chanceux.
Les 6 autres LCA continuent
leur route indemnes jusqu'à 100m du rivage, là où
un obus tue 2 hommes dans le bateau
N°3. Une douzaine
d'autres se noient alors que le bateau coule. Il reste 5 LCA.
Le lieutenant Edward
Tidrick dans le bateau
N°2 hurle:
"nous arrivons juste au bon endroit, mais
regardez: pas de mur, pas de trous d'obus, pas d'abri, rien!".
Ses hommes sont sur les
côtés du bateau s'efforçant de voir leur objectif.
Ils regardent mais ne disent rien. A 6h36 exactement, la rampe
est abaissée dans l'axe du bateau et les hommes sautent
dans l'eau qui leur monte tantôt à la taille tantôt
au-dessus de la tête. C'est le signal attendu par les Allemands
sur la falaise. Déjà frappée par les mortiers,
la zone est immédiatement balayée par un feu croisé
de mitrailleuses venant des deux côtés de la plage.
Chaque section de bateau
avait prévu d'aller jusqu'au sable en 3 files par bateau,
la file centrale passant en premier, les files latérales
s'étirant ensuite à droite et à gauche. Les
premiers sortant essayent, mais sont déchirés par
les balles et séparés avant d'avoir fait 5m. Même
les blessés légers se noient, écrasés
par le poids leurs équipements.
Du bateau
N°1, tous sautent
dans de l'eau qui dépasse leurs têtes. La plupart
sont entraînés au fond. Une dizaine de survivants
restent autour du bateau, accrochés à ses bords
pour essayer de flotter.
La même chose arrive à la section du bateau
N°4. La moitié
est perdue par le feu ou par noyade avant que quelques uns arrivent
sur le sable. Toute organisation a disparue de la CieA avant qu'elle
ait tiré un seul coup de feu.
Dès lors la mer
devient rouge. Même chez certains des blessés légers
qui sautent dans de l'eau peu profonde, les coups sont mortels.
Assommés par une balle dans le bras ou affaiblis par la
peur et le choc, ils sont incapables de se relever et se noient
dans la marée montante. D'autres blessés se traînent
jusqu'au sable et s'y couchent totalement épuisés,
pour être rattrapés par l'eau montante et noyés.
Quelques uns avancent indemnes à travers les balles qui
balayent la plage, voient qu'ils ne peuvent y rester. Ils reviennent
dans l'eau pour s'y cacher. Sur le dos, les narines hors de l'eau,
ils rampent vers le rivage avec la marée. C'est ainsi que
la plupart des survivants s'en sortiront. Certains cherchent l'abri
des obstacles plantés sur la plage et y sont abattus par
les tirs de mitrailleuses.
Moins de 7 minutes après
l'abaissement des rampes, la Cie A est inerte et sans chef. Au
bateau N°2, le lieutenant Tidrick
prends une balle dans la gorge en sautant de la rampe dans l'eau.
Il trébuche jusqu'au sable et s'effondre à 3m du
soldat 1ère classe Leo J.Nash. Nash voit le
sang gicler et entend la voie étranglée de Tidrick:
"avancez avec les cisailles!". C'est futile; Nash n'a pas de cisaille.
Pour donner cet ordre, Tidrick s'est redressé sur ses mains,
devenant une cible pour un instant. Nash, aplati dans le sable,
voit des balles de mitrailleuses déchirer tout le corps
de Tidrick. De la falaise au-dessus, les Allemands tirent sur
les survivants comme du haut d'un toit.
Le capitaine Taytor N.Fellers
et le lieutenant Benjamin R.Kearfoot n'en sortiront pas. Ils ont
embarqué avec une section de 30 hommes dans le bateau
N°6 le LCA N°1015).
Mais ce que sont devenus exactement ce bateau et sa cargaison
humaine, personne ne le saura jamais. Personne ne l'a vu couler.
Comment chacun des hommes à bord trouva la mort restera
sans réponse. La moitié des corps noyés furent
retrouvés plus tard le long de la plage. On pense que la
mer a gardé les autres.
Sur la plage, seul un
officier de la CieA vit encore, le lieutenant Elijah Nance, touché
au talon en quittant le LCA, touché une seconde fois au
ventre en arrivant sur le sable. Au bout de 10 minutes, tous les
sergents sont morts ou blessés. Pour un homme comme Gilbert
G.Murdock, ce nettoyage fait penser que les Allemands sur la falaise
ont repéré les chefs et concentré leurs tirs
sur eux. Les hommes qui avancent encore dans l'eau avec la marée
ont jeté fusils, paquetages et casques pour survivre.
Sur la droite du bateau de Tidrick dérivant avec la marée,
son pilote mort à côté de la barre criblée
d'éclats, le
7ème LCA, transportant
un groupe médical avec un officier et 16 hommes se pointe
sur la plage. La rampe s'abaisse. Au même instant, 2 mitrailleuses
concentrent leur feu sur l'ouverture. Personne n'a le temps de
sortir. Tous à bord sont fauchés là où
ils se trouvent.
Au bout d'un quart d'heure,
la Cie A/116 n'a pas encore tiré un seul coup. Aucun ordre
n'est plus donné. Personne ne dit plus rien. Les quelques
survivants capables bougent ou non, en fonction de ce qu'ils croient
le meilleur. Rester vivant est une occupation à plein temps.
Le combat est devenu une opération de secours dans laquelle
seule compte la force de l'exemple.
Au dessus des autres
se dresse le secouriste Thomas Breedin. En atteignant le sable,
il se débarrasse de son paquetage, de sa veste, de son
casque et de ses chaussures. Un moment il se tient debout pour
que les autres le voient et aient la même idée. Ensuite,
il rampe dans l'eau pour tirer les blessés sur le point
d'être submergés par la marée. Les eaux plus
profondes sont toujours parsemées par ceux qui avancent
au rythme de la marée. Mais maintenant, à l'exemple
de Breedin, les plus forts d'entre eux deviennent des objectifs
plus visibles. Ils s'approchent, prennent leurs camarades blessés
et les font flotter comme des radeaux jusqu'au rivage. Les mitrailleuses
continuent à ratisser l'eau. Tour à tour elles détruisent
l'oeuvre de sauvetage, arrachant les corps flottants des mains
des marcheurs ou les tuant tous deux. Mais pendant cette heure,
Breedin est sous le charme et continue son travail imperturbablement.
Au bout d'une 1/2 heure,
à peu près les 2/3 de la compagnie a disparu pour
toujours. Il n'existe pas de chiffrage des pertes à ce
moment. Seul Dieu sait si les fusiliers de la Cie A sont mort
plus de la noyade que du feu de l'ennemi. Les indications terrestres
semblent le montrer, mais il n'y a pas de preuve.
Après 1 heure,
les survivants ont rampé sur la plage jusqu'au pied du
front de mer, où il y a un étroit sanctuaire d'espace
protégé. Ils sont couchés là, désarmés,
trop choqués pour ressentir la faim, incapable même
de se parler. Personne ne vient les secourir, leur demander ce
qui est arrivé, leur donner de l'eau, ou leur offrir une
compassion non réclamée. Le jour J à Omaha
n'offre pas le temps et l'espace pour de tels actes. Chaque compagnie
débarquant a trop à faire avec ses propres difficultés.
Après 1 heure
45, 6 survivants de la section de navire de l'extrême droite
(à l'Ouest) se frayèrent un chemin sur un ressaut
de la falaise. 4 tombèrent épuisés par cette
courte escalade et n'allèrent pas plus loin. Ils restèrent
là toute la journée, ne virent personne d'autre
de la compagnie. Les 2 autres, les soldats Jake Shefer et Thomas
Lovejoy, rejoignirent un groupe du 2ème Bataillon
de Rangers, CieC, et combattirent avec eux toute la journée
contre le point fortifié de la maison "Gambier". 2 hommes.
2 fusils. C'est la seule contribution de la CieA aux combats du
jour J.
Retour
Accueil
|