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Fernand
OLARD, 5 ans en 1944 ses souvenirs du 6 juin
Je suis né en 1939 et j'ai grandi avec
la guerre.
Le jour J nous étions une famille de 10 personnes dont 8 enfants
et habitions Rue Pavée à Vierville sur mer.
Les risques d'un débarquement se
précisaient, les gens creusaient des tranchées dans leur jardin où autres endroits
pour se préserver des bombardements. Notre mère nous fit faire quelques
répétitions : au moment où elle nous le dirait, nous devions prendre chacun notre
petit paquet de vêtements du dimanche et notre oreiller et venir dans leur chambre
pour nous habiller. Pour aller plus vite nous devions passer par une trappe qui
se trouvait sur le palier. Les 4 filles étaient dans une autre chambre. Ensuite
nous devions nous diriger vers la maison des grands‑parents avec nos oreillers
sur la tête. Nous sommes à quelques jours du débarquement,
même si nous ne sommes que des enfants nous nous rendons compte que
quelque chose ne va pas au comportement de nos parents, nous sommes
en attente d'on ne sait quoi. Enfin le jour J est arrivé, Ce 6 juin il devait être environ
6 heures du matin quand notre mère nous appela de la fameuse trappe. Cela ne se
déroula pas comme prévu: mes 2 frères aînés ne s'occupèrent pas de moi qui était
endormi. J'ai répondu au deuxième appel, et me voyant seul je me mis à pleurer
de peur. Après avoir escaladé la trappe j'arrivais en pyjama sans mes bagages
et ne voulais pas aller les rechercher, je m'étais mal réveillé. Enfin tout rentra
dans l'ordre, nous partîmes avec nos oreillers sur la tête nous réfugier dans
la maison des grands‑parents en bordure de la route, Notre père nous blottit
tous dans la cheminée. Quelques minutes plus tard il y eut une énorme explosion, les
vitres et les rideaux de la fenêtre de la cuisine où nous étions ont traversé
la pièce, nous ne pouvions plus sortir car la maison voisine venait de s'écrouler
complètement bloquant les sorties. C'est Madame HELENE et son fils Louis (inquiets
de ne pas nous voir arriver comme prévu) qui sont venus à notre secours. Tout
en nous sortant un par un par la fenêtre qui donnait sur la route, Madame HELENE
engueula notre père de nous avoir mis dans une maison alors qu'il y avait une
tranchée pour ça. Nous avions 50 mètres à faire, l'abri se trouvait dans le jardin
de Monsieur BLIN. Etant arrivés les derniers, toujours avec nos oreillers, nous
nous trouvions les premiers pour ressortir. Je me trouvais en quatrième ou cinquième
position, tous couchés au fond de la tranchée. Notre père était juste à l'entrée
et resté debout. Le bombardement était bien engagé, des éclats tombaient partout en faisant des crépitements sur les fagots qui couvraient la tranchée. A un moment il y eut un éclat qui traversa, il tomba sur l'épaule de mon frère Jacques, c'est Louis HELENE qui était derrière lui qui le fit tomber d'un coup de main énergique.
Le temps passait, les tirs n'étaient
plus continus, il y avait quelques pleurs de ci de là. Les bombardements
reprirent et s'arrêtèrent, quelques américains arrivèrent avec des gens
et nous demandèrent de venir avec eux à l'école où ils nous regroupaient
tous afin de nous faire descendre à la mer et de nous embarquer sur
un bateau. Ils ne comprenaient pas que le village n'eut pas été évacué
avant le débarquement, car étant bloqué sur la plage ils allaient certainement
bombarder notre village. Nous nous trouvâmes très nombreux
sous le préau de l'école, il n'y avait que 4 ou 5 américains avec nous.
Ils étaient prêts à nous faire descendre à la mer quand une explosion
énorme fit envoler les tôles et la charpente du préau et écrouler une
partie de la poste, il n'y eu qu'une victime civile et un Américain
de tués (il s’agit certainement du bombardement
du carrefour de Vierville par les Allemands, le 7 juin et non le 6 juin,
vers 20h30 GMT+2). Nous étions dans une fumée noire
qui sentait la poudre et la poussière des maisons détruites. La tentative
d'embarquement venait d'échouer car les gens sont partis dans tous les
sens.
La journée du 6 juin 1944 s'achevait,
il faisait nuit dans la tranchée où nous étions tous installés pour
dormir. Au réveil, le matin du 8, nous étions
très nombreux à sortir de ce grand fossé. Nous avions dormi sans nos
oreillers abandonnés la veille mais enveloppés dans des couvertures
américaines. Je fus très surpris de voir tant de monde sortir du fossé
et se regrouper dans le champ pour savoir quelle direction prendre.
Nous étions parmi les américains, nous nous sentîmes protégés. Après
avoir parlé avec les américains, notre père pris la décision de descendre
à la mer pour mettre sa famille en sécurité comme il lui avait été proposé
le 6 juin. Nous partîmes à travers champ, nous sommes passés derrière
la ferme de Monsieur Picquenot, avons traversé le grand champ de l'Auperonne
et arrivâmes juste devant l'église qui avait subi d'énormes dommages,
nous avons traversé le presbytère qui n'était plus qu'un tas de pierres. Lorsque nous arrivâmes sur la route
il n'y avait plus une seule maison debout: jusqu'au carrefour tout avait été détruit:
les maisons, la poste, l'école, l'hôtel de « la pie qui tête », la gare et bien
d'autres ... De gros bulldozers américains déblayaient les routes pour que les
engins de toute nature qui montaient de la mer puissent passer. Sans nous arrêter
nous descendîmes l'unique petite route qui menait à la mer. Lorsque nous arrivâmes
à la plage ce fut un spectacle hallucinant, nous ne pouvions plus avancer, nous
sommes restés figés, regardant, essayant de comprendre. En ce qui nous concerne
notre père est déterminé à nous embarquer pour l'Angleterre pour nous mettre en
sécurité. Les américains lui disent que c'est peut‑être possible, mais pour
cela il faut aller à la sortie E1, c'est‑à-dire au Ruquet (à St Laurent). Alors commence un périple inimaginable
en ce matin du 8 juin: nous allons traverser les 3 kilomètres de plage dans un
capharnaüm inextricable. La mer, à perte de vue, est remplie de bateaux de toutes
formes et de toutes grandeurs. Il n'y a plus de route, ce n'est que des barges,
des camions, des véhicules de toutes sortes réduits en tas de ferraille. Dès le
départ il a fallut se frayer un passage parmi tout cet imbroglio, mais il y avait
pire encore ! Une centaine de mètre plus loin, (à l’emplacement du 1er
cimetière) il y avait des milliers de soldats morts que nous avons dû enjamber
pour pouvoir passer. Notre soeur Monique qui portait la boîte des premiers secours
ne devait pas lever les jambes assez haut car elle trébucha sur plusieurs cadavres,
elle faisait des signes de croix en priant. Certains étaient empilés environ sur
3 ou 4 en épaisseur et sur plusieurs dizaines de mètres en longueur. Les américains
déroulaient pour les recouvrir après les avoir saupoudrés d'une poudre blanche,
des bâches en tissu blanc prévues à cet effet. C'était de grosses bobines d'environ
2 mètres de largeur avec des poignées par chaque bout que 2 soldats déroulaient
en courant. Notre père nous disait : « ce n'est rien ils dorment, avancez, avancez,
n'arrêtez pas ». Ma soeur Odette qui me tenait la main me dit « regarde ceux‑là,
les pauvres c'était de la boucherie », ils étaient en morceaux, et il y en avait
beaucoup. Un peu plus loin, des soldats n'arrêtaient pas d'en amener sur des civières,
c'est ici qu’ils étaient identifiés, Pour nous ce fut un spectacle affreux. Nous
continuâmes notre périple, nous n'avancions pas vite., car parfois il nous fallait
faire de grands écarts pour trouver un passage. Enfin nous arrivâmes à St Laurent: il y avait peut‑être plus de matériel sur la plage mais moins de ferraille qu'à Vierville. Nous nous dirigeons toujours vers le Ruquet, nous apercevons une maison qui n'est pas complètement détruite : notre père décida de nous y arrêter un moment avant de repartir, nous n'avions plus grand‑chose à boire et à manger. (voir la photo ci dessus de la famille Olard installée au Ruquet, et la photo renseignée avec identification des parents et des 8 enfants) A peine installés, des américains
sont venus nous en sortir : pour eux, la maison ne tenait plus debout,
ils demandèrent à notre père ce que nous faisions par ici, il leur expliqua
son désir de nous embarquer pour l'Angleterre. Les américains nous escortèrent
jusqu'au QG qui se trouvait au blockhaus du Ruquet. Nous y fûmes bien reçus, ils nous
donnèrent à boire et nous distribuèrent des rations. Il n'était plus question
de partir chez les anglais , tout cela pour rien ? Les officiers expliquèrent
à nos parents que le secteur était sécurisé, qu'il n'y avait plus rien à craindre,
que nous pouvions rentrer chez nous. Il y avait des milliers de soldats
qui grimpaient par la falaise, car le seul petit sentier qui existait à cette
époque ne pouvait recevoir que des petits véhicules. Ils nous emmenèrent avec
eux jusqu'en haut de la falaise, et là en me retournant vers la mer, je ne pourrai
jamais expliquer ce que J'ai vu de cet endroit. Le panorama était magnifique.
Ce n'est que dans le film « il faut sauver le soldat Ryan »que j'ai retrouvé la
plus belle reproduction de cet endroit. (C'est un très beau document pour ceux
qui n'ont pas connu ce passage de l'histoire). Nous sommes arrivés rapidement aux
premières maisons de St Laurent, nous nous sommes arrêtés à la maison appelée
« la caserne » où habite la famille BISSON. Voyant dans l'état de fatigue où nous
nous trouvions, madame BISSON nous donna une petite collation avec un peu de café
qui lui restait. Ensuite nous avons repris la route jusqu'à la maison des CORDIER
où nous avons passé la nuit puis nous repartîmes pour Vierville. Enfin nous arrivâmes devant la maison,
nous étions le 10 juin. Une agréable surprise nous y attendait : sur le tas de
pierre de la maison qui s'était écroulée le matin du 6 juin et qui bouchait toujours
l'entrée, il y avait notre poule noire avec ses poussins. Nous sommes tous grimpés
sur le tas de cailloux pour récupérer les poussins et les mettre en sécurité avec
leur mère. Nous étions tous heureux : elle nous avait attendu. |